Mémoire Vivante des Trente Glorieuses / Années 70-80

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Génération charnière — page 1
Avant-propos
Une génération entre deux respirations du temps

Nous sommes la génération charnière — entre le monde d'avant et le monde d'après, une mémoire vivante — par Patrice Chauveau

Avant-propos

Il est une image qui revient souvent dans ces pages : celle du rétroviseur. Regarder dans le rétroviseur n'a jamais empêché personne de conduire — au contraire, c'est une condition pour avancer en sécurité. On ne va bien de l'avant qu'en sachant d'où l'on vient. Ce livre tout entier repose sur cette conviction simple : se retourner vers le passé n'est pas reculer, c'est prendre appui.

Ce livre réunit désormais deux mouvements complémentaires. Le premier est une mémoire vivante : le récit, partagé et incarné, du monde dans lequel a grandi toute une génération — celle née entre 1955 et 1985, entre le monde d'avant et le monde d'après. Le second est une réflexion : un arrêt sur image, appuyé sur les travaux de psychiatres et de chercheurs, sur ce sentiment que l'on nomme la nostalgie, et sur la manière d'en faire une force plutôt qu'un repli.

Car il faut le dire clairement, pour lever un possible malentendu. Se souvenir avec bonheur des étés d'enfance, des dimanches en famille, des amitiés d'autrefois, ce n'est pas prétendre que « c'était mieux avant ». Le monde d'hier avait ses duretés, ses injustices, ses manques, et bien des choses ont heureusement progressé depuis. Il ne s'agit donc pas de regretter, encore moins de bouder le présent. Il s'agit de constater, de témoigner, et de puiser dans ce qui fut de quoi mieux vivre ce qui est — et mieux préparer ce qui vient.

Longtemps, on a cru que la nostalgie était une faiblesse, un signe que l'on vieillissait mal. La science dit aujourd'hui le contraire : bien vécue, elle réconforte, elle relie, elle donne du sens et de l'élan. À une seule condition — celle qui traverse tout ce livre : rester libre de circuler entre les trois temps de la vie, le passé, le présent et l'avenir, sans jamais demeurer prisonnier d'aucun. Le passé pour les racines et la force, le présent pour l'action et la joie, l'avenir pour les projets et l'espérance.

Le lecteur trouvera donc ici deux parties. La première, « Nous sommes la génération charnière », parcourt le monde d'avant — l'enfance dehors, les objets du quotidien, la musique, les lettres, les repas de famille — avant de raconter le grand basculement numérique et ce qu'il a changé. Elle s'ouvre, en son cœur, sur un témoignage personnel : celui d'une enfance et d'une jeunesse vécues entre les montagnes des Hautes-Alpes et les plages du Golfe de Saint-Tropez. La seconde partie, « La nostalgie positive », éclaire et fonde tout cela : elle explique pourquoi et comment le souvenir, bien employé, devient une ressource pour aujourd'hui.

Ce livre s'adresse à toutes les générations — enfants, jeunes, adultes, aînés — et il est fait pour être lu, partagé, et pour nourrir des temps d'échange et de débat. Car regarder ensemble dans le rétroviseur, et se raconter, c'est déjà une manière de construire la suite. C'est tout le sens d'une mémoire vivante.

Une génération entre deux respirations du temps

Il existe des générations de rupture. Des générations qui ont vu le monde basculer sous leurs pieds, non pas en quelques décennies, mais en quelques années. La génération née entre 1955 et 1985 est l'une d'elles — peut-être la plus spectaculaire de l'histoire moderne, parce qu'elle a traversé non pas une, mais plusieurs révolutions simultanées : technologique, sociale, économique, culturelle.

Nés dans un monde sans ordinateur personnel, sans téléphone mobile, sans Internet, sans écran plat, sans streaming, sans réseau social — nous avons vu naître tout cela de notre vivant. Nous ne l'avons pas seulement observé de loin, comme on regarde une photographie d'une autre époque : nous en avons vécu la genèse, parfois avec émerveillement, parfois avec perplexité, souvent avec les deux à la fois.

Cette position historique est extraordinaire. Elle nous donne une perspective que les générations nées après 1990 ne peuvent pas avoir par définition : nous connaissons les deux mondes. Nous savons ce que c'est que de chercher une information dans une encyclopédie papier, puis dans une base de données en ligne, puis sur un moteur de recherche. Nous savons ce que c'est que d'attendre une lettre, puis un fax, puis un email, puis un message instantané. Nous avons vu chaque étape, et cette connaissance empirique est une richesse rare.

Mais elle est aussi une responsabilité. Parce que cette génération est la seule à pouvoir dire à ceux qui n'ont connu que le monde numérique : voilà ce qu'il y avait avant. Voilà ce que cela faisait de vivre sans notifications permanentes. Voilà ce que cela changeait dans les relations humaines, dans la gestion du temps, dans le rapport à la patience, à l'ennui, à la solitude.

« Nous avons grandi entre deux respirations du temps. »

Cette image est juste. Il y a eu une première respiration — longue, lente, charnelle, analogique. Puis une seconde — rapide, dense, vertigineuse, numérique. Et nous sommes ceux qui ont respiré les deux.

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