Génération charnière — page 5
Témoignage
L'enfance et la jeunesse de Patrice, génération 1956
Nous sommes la génération charnière — entre le monde d'avant et le monde d'après, une mémoire vivante — par Patrice Chauveau
Une voix singulière
Jusqu'ici, ce texte a parlé au nom d'une génération, avec un « nous » large qui rassemble des millions de vies. Mais une génération n'existe jamais en abstrait : elle est faite de visages, de lieux, de souvenirs précis. Voici donc une voix singulière, celle de Patrice — qui signe ses récits « Edelweiss le montagnard ». Né à Reims en 1956, il a vécu son enfance et sa jeunesse dans les Hautes-Alpes, entre Monêtier-les-Bains et Embrun, et ses étés sur les plages du Golfe de Saint-Tropez. Son témoignage donne chair à tout ce qui précède : il montre ce que ces années avaient de concret, de sensoriel, de vivant. Ce n'est pas le récit d'un âge d'or — c'est celui d'une vie réelle, racontée avec tendresse et sans regret.
De la Champagne à la montagne
Je suis né en septembre 1956 à Reims, mais c'est dans les Hautes-Alpes que j'ai grandi. En juillet 1961, à quelques semaines de mes cinq ans, mes parents ont quitté la Champagne pour la montagne, où mon père avait décroché un poste de chef cuisinier en station de ski. Nous nous sommes installés à Monêtier-les-Bains, un village perché à 1 500 mètres d'altitude.
Là-haut, la vie avait un goût d'aventure. À six ans, j'ai chaussé mes premiers skis — des chaussures tout cuir à lacets et des fixations « à câble » de type Kandahar. À huit ans, j'ai décroché ma première étoile. Pour rejoindre les pistes, il fallait marcher dix minutes, skis sur l'épaule. En fin d'après-midi, maman nous attendait avec un cornet de marrons grillés enveloppés dans du papier journal. Le soir, après le goûter, nous regardions « Bonne Nuit les Petits » avant de nous glisser sous les draps, une bouillotte aux pieds. L'hiver, la neige atteignait parfois deux mètres au centre du village : on allait à l'école en luge ou en raquettes. À la récréation, je jouais au « pitchak », une balle souple faite de rondelles de chambre à air de vélo ; aux beaux jours, on fabriquait des « caisses à savon » avec de vieux patins à roulettes et un manche à balai en guise de frein.
La maison était chauffée par une cuisinière au charbon, ce cœur battant et fumant de notre quotidien, où mijotaient les bons plats de maman. Chaque soir, mission sacrée de l'aîné, je partais chercher le lait cru chez notre voisin et ami Camilou Buisson, un pot en métal à la main, le lait encore tiède et mousseux de la traite. Et puis il y avait le « tue-cochon », entre novembre et février : un porcher itinérant venait, et rien ne se perdait — boudins, saucisses, jambons, conserves. Les enfants étaient parfois dispensés d'école pour ce grand jour qui mobilisait tout le voisinage.
Embrun, « la Nice des Alpes »
En 1967, nous avons déménagé à Embrun, surnommée « la Nice des Alpes ». L'hiver, aux Orres ou à Crévoux, j'ai eu la fierté d'intégrer l'équipe de compétition du Ski Club Embrunais, dévalant la piste de « La Portette », le vent glacé aux joues et le cœur battant au rythme des virages. L'été, c'était la randonnée, avec en point d'orgue l'ascension du Mont Guillaume (2 540 m) et son panorama sur le lac de Serre-Ponçon, cette étendue turquoise née d'un barrage des années 1950. Les après-midis se passaient au bord de l'eau, entre pédalos bringuebalants et canoës.
Les étés du Golfe de Saint-Tropez
Mais l'été, c'était d'abord la mer. Mon père était chef cuisinier au « Camping de la Plage », près de Saint-Tropez, et j'y ai passé toutes mes vacances d'été, deux mois durant. Nous campions sous tente dans une pinède, tout près d'un cinéma en plein air aux cloisons de canisse, où chaque soir un film rassemblait les vacanciers sur des fauteuils en bois, sous les étoiles. À cette époque, les feux de camp étaient encore autorisés sur la plage : le soir venu, entre copains et copines, chargés de guitares et d'un peu de vin rosé dans des gobelets en plastique, on allumait un grand feu, on chantait, et parfois on courait se baigner à minuit en poussant des cris. Sur la plage voisine de Port-Grimaud, un bar dancing en plein air, décoré de lampions colorés, nous faisait danser pieds nus dans le sable sur des airs de jerk, de rock et de slows. En juillet 1968, mon frère Gil et moi avons même eu la chance d'assister au tournage de quelques scènes du « Gendarme se marie », avec Louis de Funès.
Les rituels de l'adolescence embrunaise
À Embrun, ville à taille humaine où presque tout le monde se connaissait, l'adolescence avait ses rituels. Le loto « chez Janine » au sous-sol du bar, les dimanches d'hiver, animé par Titin qui faisait tourner la boule. Les bals populaires avec orchestre au Foyer Cinéma. Les parties endiablées de flipper et de baby-foot à la brasserie « La Boule d'Or » chez Coco, une menthe à l'eau sur le comptoir en zinc et le jukebox en fond sonore. Et même une patinoire naturelle au stade, que des élèves arrosaient certains soirs pour faire prendre la glace, couche après couche. Nos bandes de copains-copines étaient inséparables, l'hiver comme l'été.
Cette période a construit une partie essentielle de mon socle de vie : l'amitié sincère, le goût de l'effort partagé, la joie des moments spontanés. Embrun m'a appris qu'on n'a pas besoin de grand-chose pour être heureux — juste des gens qu'on aime, et du temps qui semble ne jamais finir.
Les boums
Entre 1969 et 1976 à Embrun, j'ai vécu mes premières boums. Nous formions une bande. Une vingtaine de copains et de copines, soudés comme on sait l'être à cet âge, lorsque l'amitié semble devoir durer toujours. Nous fréquentions tous le même établissement — le collège d'abord, le lycée ensuite, à Embrun — si bien que nos vies se mêlaient du matin au soir. Les boums n'étaient, au fond, que le prolongement naturel de nos journées de classe, le moment où la camaraderie scolaire se faisait fête.
Nous n'avions pas toujours un salon à notre disposition : qu'à cela ne tienne, nous faisions preuve d'imagination. Le plus souvent, c'était le garage d'un copain ou d'une copine qui se métamorphosait, le temps d'un après-midi, en piste de danse. Sur des tourne-disques capricieux, les 45 tours crachaient du Johnny, du Claude François ou des Rolling Stones. Mais nous avions aussi nos repaires à nous, et j'en garde un souvenir attendri. Rue Savines, on nous avait confié une salle au-dessus de la Cure — le logement des jeunes prêtres du collège-lycée ; nous l'avions baptisée le « Club J2 », et ce nom, à lui seul, disait notre fierté d'avoir enfin un endroit bien à nous. Toujours rue Savines, il y avait encore une salle de l'ancienne école maternelle, une ancienne classe où nous dansions désormais, là où des tout-petits avaient appris à lire quelques années plus tôt.
Nos boums ont grandi en même temps que nous. Du temps du collège, elles se tenaient en plein jour, le mercredi, le samedi ou le dimanche après-midi : on se retrouvait après le déjeuner, on dansait quelques heures, et chacun rentrait avant le soir. Puis vint le lycée, et avec lui une liberté nouvelle, presque solennelle : la permission de minuit. La boum du samedi soir devenait alors un petit événement — on la préparait, on l'attendait, on savait qu'elle durerait jusqu'à une heure que, enfants, nous n'aurions jamais imaginé connaître.
Quand je repense à ces années, ce ne sont pas seulement des danses et des chansons qui me reviennent, mais un sentiment : celui d'avoir appartenu à un groupe, à un lieu, à une époque. Embrun, le Club J2, la bande des copains — ces mots n'ont l'air de rien, et pourtant ils contiennent toute une part de ma jeunesse.
Quelques dates marquantes de mon enfance et de ma jeunesse
Je suis un enfant de l'après-guerre, né en septembre 1956, onze ans après la fin du conflit. En mai 1968, j'ai quasiment vécu en direct les débuts des barricades. J'étais alors en séjour à Noisy-le-Sec, à une dizaine de minutes de Paris, à l'occasion du baptême de mon petit frère. C'était quelques mois avant mes douze ans. Cet après-midi-là, nous nous promenions avec notre mère dans le quartier de la Cathédrale et du Quartier latin.
Mon enfance et mon adolescence se sont déroulées au cœur des Trente Glorieuses, période marquée par une amélioration notable du niveau de vie et des modes de vie, jusqu'en 1973. J'avais alors dix-sept ans. La crise pétrolière de cette même année a véritablement mis fin à cette ère de prospérité. Un an plus tard, à trois mois de mes dix-huit ans, le 5 juillet 1974, la loi abaissant la majorité civile et électorale à dix-huit ans est promulguée. Auparavant, et ce depuis le Code civil de 1804, elle était fixée à vingt et un ans.
Enfin, durant seize années, de 1965 à 1981, j'ai passé chaque été deux merveilleux mois en bord de mer, au Camping de la Plage, sur le Golfe de Saint-Tropez.
En guise de conclusion
Rien ne pourra effacer ces souvenirs. Ils sont gravés en moi, intacts, et il me suffit d'y repenser pour que tout revienne — les visages, les rires, les odeurs d'une époque.
Avec le recul, je crois que nous avons vécu quelque chose de rare. Durant les Trente Glorieuses, nous baignions dans une sorte d'utopie communautaire et conviviale : on se connaissait d'une rue à l'autre, on s'entraidait, et l'avenir semblait promettre à chacun une vie meilleure. C'était le temps d'un rêve partagé, celui d'un monde que l'on croyait promis à s'améliorer sans fin.
Puis l'âge d'or s'est refermé. La crise pétrolière, puis la crise économique qui l'a suivie, ont mis un terme à cette insouciance. Peu à peu, la société a changé, et les gens avec elle : la vie s'est durcie, on est devenu plus pressé, plus méfiant, parfois plus seul. De l'utopie à la fin de l'âge d'or, du rêve d'un monde meilleur au durcissement de la vie — c'est tout un basculement que ma génération a traversé. Je ne dis pas cela pour me plaindre, ni pour prétendre que tout était mieux avant : chaque époque a ses ombres et ses lumières. Je le dis parce que je l'ai vu, et que c'est la vérité de mon expérience.
Mais s'il est une chose dont je suis certain, c'est celle-ci : je suis personnellement très heureux d'avoir vécu cette période des Trente Glorieuses et des années 70-80. Elle m'a tout donné — des racines, des amitiés, une certaine idée du bonheur simple. Et si je me retourne vers elle aujourd'hui, ce n'est pas pour m'y réfugier, mais pour y puiser la force d'avancer, et la transmettre à ceux qui viennent. Car ces souvenirs-là, personne ne pourra me les enlever.
— Patrice Chauveau, « Edelweiss le montagnard »
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