Mémoire Vivante des Trente Glorieuses / Années 70-80

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Sur le terrain — Témoignage
La Cité-Jardin du Chemin-Vert et le Centre Social
« Maison Commune du Chemin Vert » à Reims (Marne)

Histoire des Centres Sociaux et Socioculturels en France, des années 70 à aujourd'hui — par Patrice Chauveau

Un témoignage de première main

Ce portrait est un témoignage de première main, rédigé par l'auteur de ce livre, qui a dirigé ce centre social pendant sept ans. Il est précédé d'une présentation historique de la Cité-Jardin du Chemin-Vert, l'un des ensembles les plus remarquables de l'urbanisme social français du 20e siècle.

Le Foyer Rémois et la naissance de la Cité-Jardin du Chemin-Vert

La ville de Reims connaît une forte tradition lainière depuis le Moyen Âge. Au cours du 19e siècle, la production s'industrialise, nécessitant une main-d'œuvre de plus en plus abondante. Entre 1800 et 1914, la population rémoise passe de 20 000 à 115 000 habitants. Pour la seule période de 1851 à 1881, le nombre d'habitants est multiplié par deux. Cette croissance se traduit par des conditions de vie désastreuses pour les familles ouvrières : en 1912, on compte à Reims 548 familles de cinq enfants et plus vivant dans un logement d'une seule pièce, et 1 608 familles de huit enfants et plus occupant un logement de deux pièces. La mortalité infantile atteint 11 % chez les familles nombreuses, contre 8 % en moyenne dans les autres catégories de population.

En 1911, le maire de Reims, Jean-Baptiste Langlet, accompagné d'industriels rémois, se rend en Angleterre pour visiter une série d'opérations de logements sociaux. Dans cette délégation figure Georges Charbonneaux, fils cadet du verrier Firmin Charbonneaux et chimiste de son état. Un an plus tard, en 1912, Georges Charbonneaux, avec un groupe d'industriels et de financiers, fonde la société anonyme d'Habitations à Bon Marché « Le Foyer Rémois », ainsi que le Crédit Immobilier. L'objet du Foyer Rémois est d'acquérir, bâtir ou améliorer des logements sains et hygiéniques pour loger les familles ouvrières. Sa singularité réside dans le fait que les logements ne sont pas destinés aux ouvriers des sociétés de ses fondateurs, mais sont réservés en priorité aux familles nombreuses.

En 1913, Georges Charbonneaux informe la municipalité de son désir d'édifier trois cités-jardins à la périphérie de la ville. La guerre, débutée en août 1914, met un coup d'arrêt à ses projets.

La cité-jardin : la ville à la campagne

Le concept de cité-jardin, théorisé par Ebenezer Howard en 1898 dans son ouvrage « Gardens Cities of Tomorrow » (Les cités-jardins de demain), propose de délocaliser la ville à la campagne en n'en conservant que les bienfaits. La cité-jardin de Letchworth, dans le Hertfordshire, réalisée en 1901, reste longtemps la référence internationale. Si la cité-jardin à l'anglaise est totalement indépendante avec ses équipements publics, ses logements et ses usines, la cité-jardin à la française est davantage un nouveau quartier, sans autonomie en matière d'emploi. À la différence des premiers logements ouvriers de forme compacte (comme la cité Napoléon à Paris ou le Familistère de Guise), ce sont ici les maisons individuelles qui sont privilégiées : le pavillon est considéré comme un idéal social.

La construction du Chemin-Vert : un quartier né de la reconstruction d'après-guerre

À la sortie de la Grande Guerre, la situation de Reims, située sur la ligne du front, est catastrophique. Les immeubles ont été largement détruits et les outils de production sont à terre. Pour faire redémarrer la machine économique, il faut reconstruire rapidement, notamment pour reloger la main-d'œuvre.

Une loi de 1919 oblige les villes de plus de 10 000 habitants à se doter d'un plan d'urbanisme. Le plan d'aménagement, dessiné par l'architecte d'origine américaine Georges B. Ford, prévoit l'édification d'une ceinture de cités-jardins à la périphérie du centre. Sur les conseils de Georges Risler, ancien industriel alsacien et président du Musée social, Georges Charbonneaux fait appel à l'architecte Jean-Marcel Auburtin pour le projet de cité-jardin du Chemin-Vert. Auburtin est président de la Société Française des Architectes-Urbanistes et l'un de ses fondateurs, aux côtés de son confrère Alfred Agache et du paysagiste rémois Édouard Redont. Pendant la Grande Guerre, tous trois ont coécrit « Comment reconstruire nos cités détruites ? ».

De toutes les cités-jardins construites à Reims — le Foyer Rémois en réalise huit, et six autres sont aménagées par d'autres opérateurs publics ou privés —, le Chemin-Vert est la plus proche du concept d'Ebenezer Howard.

Le plan-masse aménage une superficie de 30 hectares et tient compte de la topographie naturelle du site, en pente douce vers la ville. Au centre, autour d'une vaste esplanade en forme de stade romain, sont regroupés les principaux équipements publics. Les rues courbes et les impasses courtes rappellent les modèles anglais. Le souci du pittoresque s'exprime dans le traitement paysager des rues et des places, mais aussi dans la diversité des maisons, dont il existe 14 modèles. Cette architecture régionaliste, assez massive, est d'influence alsacienne. L'habitat prend la forme soit de maisons jumelées de deux ou quatre logements, soit de bandes de maisons de six à dix logements, avec un recul minimum de 25 mètres entre les façades. Chaque logement dispose d'un jardin de 300 m² avec petit hangar, poulailler et clapier, pour favoriser l'autosubsistance des familles.

Un niveau d'équipements exceptionnel dès l'origine

Ce qui donne à la Cité-Jardin du Chemin-Vert son caractère abouti, c'est la présence d'une multiplicité d'équipements qui jouent pleinement leur rôle dès la mise en route du quartier.

Le premier équipement ouvert au public, en 1923, est la Maison de l'enfance. On y retrouve la préoccupation de Georges Charbonneaux de lutter contre la mortalité infantile et la dénatalité. Parmi les services proposés : consultations prénatales, consultations de nourrissons, crèche et garderie de 6h15 à 19h, ou encore la « goutte de lait » (les ouvrières étant souvent dans l'incapacité physique d'allaiter leurs enfants, ce service fournit du lait pasteurisé et stérilisé en biberons prédosés). Un système de dortoir accueille durant les quinze premiers jours de l'accouchement les enfants de moins de 10 ans, pour soulager les jeunes mères. Une école ménagère, logée à l'étage, met l'accent sur la formation des femmes.

Le quartier dispose aussi de deux centres commerciaux — les grandes enseignes du succursalisme rémois (Goulet-Turpin, Familistère, Comptoirs français, Établissements économiques) assurant l'approvisionnement — et d'une école, l'École Pommery, construite boulevard Pommery par l'architecte Max Sainsaulieu (également auteur de la bibliothèque Carnegie de Reims), prévue pour 5 classes de garçons, 5 classes de filles et 3 classes de maternelles, et accueillant jusqu'à 650 élèves.

La « Maison Commune » : une maison de la culture avant l'heure

Et puis il y a la Maison Commune, véritable maison de la culture avant l'heure, équipement structurant qui propose dès l'origine des activités consacrées à la culture, à l'éducation et à la formation. C'est ce bâtiment qui deviendra, des décennies plus tard, le Centre Social « Maison Commune du Chemin Vert » — la MCCV — que j'ai eu l'honneur de diriger.

La Maison Commune comprend dès sa construction une bibliothèque avec une section pour adultes et une section pour enfants, le « Cercle » (à partir des années 1930, tous les soirs et les dimanches après-midi, un espace est dédié aux hommes pour bavarder, lire et jouer — l'objectif étant de les tenir éloignés des cafés où ils pourraient dilapider leur paie en boisson), des bains-douches en sous-sol, une salle des mariages réservée aux réunions de famille, une salle des fêtes de 535 places décorée selon des cartons d'Adrien Karbowsky, accueillant projections cinématographiques, concerts, conférences et pièces de théâtre, et un gymnase ajouté en 1939.

Une cité-jardin qui conserve son caractère

À la fin du 20e siècle, le Foyer Rémois, toujours propriétaire de la Cité-Jardin, a entrepris une grande campagne de réhabilitation. Les bâtiments ont été isolés par l'extérieur et les façades ont fait l'objet d'une mise en couleur égayant le quartier. Des transformations ont été apportées aux intérieurs (regroupement de logements, installation de pièces d'eau à l'étage), et les adjonctions réalisées au fil du temps ont été supprimées pour redonner à l'ensemble sa cohérence. La Maison de l'enfance propose toujours des services destinés aux petits. Quant à la Cité-Jardin, elle fait partie de la candidature « Coteaux, Maisons et Caves de Champagne » inscrite au patrimoine mondial de l'UNESCO en 2015, dans la catégorie des paysages culturels évolutifs vivants.

C'est dans ce cadre architectural et historique exceptionnel que s'inscrit l'histoire du centre social que j'ai dirigé.

Un centre social associatif porté par des habitants militants

J'ai dirigé la MCCV pendant sept ans, secondé par Bruno, mon adjoint, qui était en même temps animateur du « Cercle Jeunes ». À cette époque, la Maison Commune du Chemin Vert fonctionnait en gestion associative. Son conseil d'administration était composé majoritairement d'habitants de la Cité Jardin, des militants engagés, particulièrement investis dans la vie associative et la vie du quartier. Cette gouvernance par les habitants eux-mêmes donnait au centre social une légitimité et une vitalité remarquables : les décisions étaient prises au plus près des besoins, par des gens qui connaissaient intimement leur territoire.

Aujourd'hui, la MCCV est passée en gestion municipale et sa principale activité est désormais l'action culturelle, la municipalité ayant fait le choix de ne pas poursuivre l'activité « centre social ». Ce changement de cap illustre une réalité que l'on retrouve dans d'autres villes : lorsque la gestion d'un centre social passe des habitants à la collectivité, le projet peut s'en trouver profondément transformé, pas toujours dans le sens de l'Education Populaire.

Un équipement structurant au service du centre social

Lorsque j'ai pris la direction de la MCCV, j'ai hérité de ce bâtiment remarquable conçu près d'un siècle plus tôt. Les espaces historiques de la Maison Commune — la bibliothèque, le Cercle, les bains-douches, la salle des mariages, la salle des fêtes de 535 places, le gymnase — étaient toujours en place et offraient une surface d'utilisation exceptionnelle pour un centre social. À ces espaces d'origine s'ajoutaient plusieurs salles d'activités pour les enfants et les adultes, ainsi qu'un atelier bricolage bois. La salle du « Cercle Jeunes », héritière du « Cercle » des années 1930, avait été transformée en espace d'accueil pour les jeunes du quartier, équipé d'un baby-foot et de jeux collectifs.

Des activités foisonnantes : un centre social au service de tous les âges

Le Centre Social MCCV proposait des activités sociales et socioculturelles en direction de tous les publics : petite enfance, enfance, jeunesse, adultes et seniors. L'offre couvrait les dimensions éducatives, sportives, culturelles, de formation et festives.

La salle des fêtes, véritable cœur battant du centre, accueillait une programmation riche et variée : activité théâtre pour les enfants, les jeunes et les adultes, chorale, spectacles en lien avec les écoles, activité de twirling bâton (cette discipline spectaculaire qui allie la danse, la gymnastique et le maniement du bâton), orchestre de musique pour les enfants et les jeunes, fêtes de Noël et de printemps (spectacle, cinéma, goûter), concerts, conférences, projections cinématographiques et pièces de théâtre.

Le gymnase servait aux activités sportives d'intérieur, aux « boums » des jeunes, aux cérémonies diverses — comme cette cérémonie officielle organisée pour les 110 ans d'une habitante du quartier —, aux soirées DJ et aux entraînements de twirling bâton.

La Fête de Quartier : un moment de communion populaire

La grande place de quartier, située à proximité immédiate de l'entrée principale du centre social, offrait un cadre idéal pour la Fête de Quartier, organisée chaque année au mois de juin. C'était un événement majeur, préparé et animé avec la participation très active des habitants : une vingtaine de stands, des jeux collectifs à l'ancienne, des spectacles, des animations diverses, et un bal populaire en soirée avec orchestre jusqu'à deux heures du matin.

Comment parler de la Fête de Quartier sans évoquer Jacquotte ? Membre de l'équipe du centre social depuis les années 70, elle était femme de ménage et habitait juste à côté de la MCCV et de la place. Cette femme extraordinairement vivante, dotée d'un punch du tonnerre, toujours joyeuse, animait son stand à la manière des Marseillaises, avec une énergie communicative qui emportait tout sur son passage. C'était notre Jacquotte. Elle est décédée en 2022, à l'âge de 90 ans. Son souvenir reste indissociable de la Fête de Quartier et de l'esprit de la MCCV.

La Gazette du Chemin Vert : la voix des habitants

J'ai coordonné le comité de rédaction de « La Gazette du Chemin Vert », publication mensuelle réalisée avec des habitants de la Cité Jardin. Cette gazette, distribuée dans la totalité des boîtes aux lettres du quartier, était un outil de communication et de participation citoyenne. Elle donnait la parole aux habitants, informait sur les activités du centre et sur la vie du quartier, et contribuait à renforcer le sentiment d'appartenance à la communauté du Chemin Vert.

Les éducateurs de rue : un partenariat avec le Conseil Départemental

L'équipe du centre social était complétée par deux éducateurs spécialisés de rue, détachés par convention par le Conseil Départemental. Cette équipe travaillait sur l'ensemble de la Cité Jardin, en étroite collaboration avec Bruno, l'animateur du Cercle Jeunes. Ce partenariat entre le centre social et la Protection Judiciaire permettait un maillage fin du quartier et un accompagnement des jeunes les plus en difficulté, dans une logique de prévention et de médiation.

La création de l'AIT : l'insertion par l'économique, un combat pionnier

C'est sans doute le projet dont je suis le plus fier. Face aux difficultés rencontrées par certains jeunes adultes de la Cité Jardin, mais aussi par des adultes déconnectés du monde du travail depuis plusieurs années en raison d'un chômage de longue durée, j'ai imaginé, avec la collaboration de Bruno, un projet ayant pour objectif de favoriser leur entrée dans le monde du travail. Nous avons proposé la création de l'AIT, l'« Association d'Insertion par le Travail ». Ce projet a reçu l'adhésion du Conseil d'Administration du centre social, dont les membres sont devenus également administrateurs de l'AIT.

L'AIT proposait deux types d'activités pour les personnes accueillies en insertion professionnelle. La première était l'aide au déménagement et au jardinage chez les habitants, non seulement ceux de la Cité Jardin mais aussi des quartiers avoisinants. La seconde relevait du « petit œuvre du bâtiment » dans la catégorie peintre en bâtiment : peinture, papier peint, préparation des supports, carrelage et revêtements souples. Pour cette seconde activité, l'AIT intervenait chez les particuliers mais répondait également à des appels d'offres publics spécifiquement adaptés aux publics en insertion.

Nous avons ainsi créé l'une des deux premières structures d'insertion par l'économique de la région Champagne-Ardenne — la seconde étant « Envie » —, avec le soutien appuyé du Conseil Régional de Champagne-Ardenne et de Claude Alphandéry, président du Conseil National de l'Insertion par l'Activité Économique, qui deviendra par la suite président du Labo de l'ESS (Économie Sociale et Solidaire).

Le maire de Reims de l'époque, Jean Falala, s'était montré au départ assez frileux, notamment en raison des réticences du monde des entreprises et de la CAPEB (Confédération de l'Artisanat et des Petites Entreprises du Bâtiment). Il faut reconnaître que ce projet bousculait quelque peu le paysage partenarial local. Mais après quelques mois de fonctionnement, le maire a pris confiance dans le projet.

Une anecdote illustre bien cette relation : lorsque je venais échanger d'insertion par l'économique avec Jean Falala, à mon arrivée, le maire lançait à son chef de cabinet :

« Ah ! C'est Chauveau, l'emmerdeur ! »

Puis, finalement, l'entretien se déroulait dans d'excellentes conditions. Quelque temps après, il a créé au sein de la mairie un poste de « chargé de mission à l'insertion par l'économique ». C'était, en quelque sorte, une victoire de l'action menée par la MCCV : le centre social avait réussi à faire bouger les lignes et à inscrire l'insertion par l'économique dans les politiques publiques locales.

Dans la foulée, je suis devenu membre fondateur — en qualité de trésorier — de l'UREI Champagne-Ardenne (Union Régionale des Entreprises d'Insertion).

La reconnaissance médiatique : une table ronde et une double page dans L'Union

Dans le cadre du projet AIT, j'ai été invité à participer à une table ronde sur l'insertion par l'économique, aux côtés d'autres partenaires institutionnels (Conseil Régional, Conseil Départemental, DDASS). Cette table ronde a donné lieu à la parution d'une double page centrale dans le quotidien L'Union, témoignant de l'intérêt que suscitait cette initiative pionnière dans le paysage régional.

Un centre social qui a changé des vies

L'histoire de la MCCV et de l'AIT illustre parfaitement ce que peut accomplir un centre social lorsque les conditions sont réunies : une gouvernance associative portée par des habitants engagés, une équipe professionnelle soudée et inventive, des partenaires institutionnels prêts à faire confiance, et surtout, des habitants qui croient en la possibilité de changer les choses à l'échelle de leur quartier. Le passage de la MCCV du statut de centre social associatif à celui d'équipement municipal à vocation culturelle rappelle, hélas, que ces acquis ne sont jamais définitifs, et qu'il faut sans cesse défendre la spécificité du projet « centre social » — un projet qui ne se réduit ni à la prestation de services ni à l'action culturelle, mais qui vise, dans sa globalité, l'émancipation des habitants et la transformation sociale du territoire.

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