Histoire des Centres Sociaux — page 1
Introduction & les origines
Histoire des Centres Sociaux et Socioculturels en France, des années 70 à aujourd'hui — par Patrice Chauveau, ancien directeur de Centre Social
Des lieux qui traversent les décennies
Il est des lieux qui traversent les décennies sans jamais perdre leur âme. Des lieux qui naissent de la volonté des habitants eux-mêmes, de cette envie profondément humaine de se retrouver, de s'entraider, de construire ensemble un quotidien meilleur.
Les centres sociaux font partie de ces lieux-là. Et pourtant, malgré leur présence dans pratiquement tous les quartiers de France, ils restent paradoxalement méconnus du grand public.
Ce dossier propose de retracer l'histoire riche et mouvementée des centres sociaux et socioculturels en France, depuis les bouillonnantes années 70 jusqu'à aujourd'hui. Une histoire qui est aussi celle de l'Education Populaire, ce courant de pensée et d'action qui affirme que chaque personne, quel que soit son âge, son origine ou sa condition sociale, a le droit d'accéder au savoir, à la culture et à la citoyenneté active.
Les centres sociaux ne sont pas de simples équipements publics. Ce sont des espaces vivants, des carrefours de générations, des lieux où se croisent le petit enfant qui vient à la halte-garderie et la personne âgée qui participe à l'atelier mémoire, le jeune qui prépare son premier CV et la mère de famille qui apprend le français, le bénévole passionné de théâtre et le travailleur social qui accompagne les familles en difficulté.
Le plus grand réseau social de proximité du pays
Aujourd'hui, la France compte environ 2 400 centres sociaux agréés par les Caisses d'Allocations Familiales, auxquels s'ajoutent près de 1 800 espaces de vie sociale. Ensemble, ils mobilisent plus de 215 000 bénévoles et touchent des millions de personnes.
Mais pour comprendre ce qu'ils sont devenus, il faut remonter le fil de leur histoire. Une histoire de pionnières et de pionniers, de combats et de solidarités, d'inventions sociales et de résistances face aux crises. Une histoire indissociable de celle des quartiers populaires, des grands ensembles, des banlieues, mais aussi des villages ruraux et des petites villes.
Dans ce dossier, nous suivrons le parcours de ces structures depuis les transformations profondes des années 70, en passant par les épreuves des années 80, la professionnalisation des années 90, jusqu'aux défis contemporains du vivre-ensemble, de la transition écologique et du numérique. Nous examinerons le cadre réglementaire qui a façonné leur identité, le rôle de la Fédération nationale et des fédérations locales, les figures qui ont contribué à écrire leur mémoire, et nous entrerons dans le quotidien de quelques centres sociaux emblématiques, d'Estressin à Vienne, de la cité Bassens à Marseille, de Couëron en Loire-Atlantique.
Car l'histoire des centres sociaux, c'est d'abord et surtout une histoire de gens. De femmes et d'hommes qui ont cru, et qui continuent de croire, que la solidarité n'est pas un vain mot, et que l'on peut, ensemble, à l'échelle d'un quartier ou d'un village, changer la vie.
Les « settlements » anglais : une invention victorienne
Avant de plonger dans les décennies qui nous intéressent, il est indispensable de rappeler d'où viennent les centres sociaux. Car on ne comprend pas les transformations des années 70 sans connaître les racines profondes de ce mouvement.
L'histoire commence en Angleterre, dans les faubourgs ouvriers de Londres, à la fin du 19e siècle. En 1884, le pasteur anglican Samuel Barnett fonde Toynbee Hall, dans le quartier misérable de Whitechapel, à l'est de la capitale. Son idée est révolutionnaire pour l'époque : des jeunes universitaires viennent « résider » au milieu des populations ouvrières, non pas pour leur faire la charité, mais pour vivre avec elles, partager leur quotidien, et créer ensemble des activités éducatives, culturelles et sociales.
Ce concept du « settlement » (littéralement « installation », dans le sens de s'installer quelque part, d'y prendre racine) repose sur une conviction : c'est en vivant côte à côte, en se connaissant mutuellement, que les barrières sociales peuvent tomber. Il ne s'agit pas de « descendre » vers les pauvres, mais de « vivre avec » eux, en voisins solidaires.
L'idée traverse rapidement la Manche et l'Atlantique. Aux États-Unis, Jane Addams fonde Hull House à Chicago en 1889, qui deviendra un modèle mondial. En France, les premières initiatives voient le jour dans les années 1890.
Les pionnières françaises : Popincourt, les Maisons Sociales et les Résidences Sociales
En 1896, dans le 11e arrondissement de Paris, Marie Gahéry crée l'« Œuvre sociale de Popincourt ». C'est le premier centre social français, même s'il ne porte pas encore ce nom. Quelques années plus tard, Mercédès le Fer de la Motte prend la relève et développe le concept de « Maisons sociales » dans plusieurs faubourgs parisiens. Des « résidentes » y vivent à demeure et ouvrent leur foyer aux familles du quartier.
Ces pionnières partagent une même philosophie : la proximité, l'accueil sans conditions, l'attention portée aux plus fragiles, et la volonté d'éveiller les consciences par l'éducation et la culture. Elles puisent leur engagement dans des sources variées : le christianisme social, le solidarisme républicain, le mouvement ouvrier, la franc-maçonnerie sociale.
En 1922, Marie-Jeanne Bassot, figure emblématique de ce mouvement, regroupe une vingtaine d'établissements pour créer la Fédération des Centres Sociaux de France. La jeune Fédération participe la même année au premier congrès international de l'International Federation of Settlements (IFS) à Londres. En 1931, elle est reconnue d'utilité publique.
L'après-guerre : l'essor des centres sociaux portés par les CAF
Après la Seconde Guerre mondiale, le paysage change radicalement. La mise en place de la Sécurité sociale en 1945 et la création des Caisses d'Allocations Familiales donnent une impulsion considérable au développement des centres sociaux. Les CAF voient dans ces structures un moyen privilégié de rendre accessibles aux familles les services sociaux et médico-sociaux.
On passe d'une soixantaine de centres à la Libération à plus de 200 en 1960. Beaucoup sont créés et gérés directement par les CAF, souvent dirigés par des assistantes sociales. D'autres sont portés par des associations familiales, des mouvements d'Education Populaire, des municipalités.
C'est dans ce contexte de croissance démographique, d'urbanisation rapide et de construction des grands ensembles que s'ouvre la période qui nous intéresse : les années 70, avec leurs espoirs, leurs utopies et leurs premières désillusions.