Histoire des Centres Sociaux — page 2
Les années 70 :
l'âge d'or de l'animation socioculturelle
Histoire des Centres Sociaux et Socioculturels en France, des années 70 à aujourd'hui — par Patrice Chauveau
Un véritable tournant
Les années 70 représentent un véritable tournant pour les centres sociaux en France. C'est la décennie où ils achèvent leur mue, passant d'équipements essentiellement tournés vers l'action sociale familiale à des structures d'animation globale, ouvertes sur la culture, les loisirs, l'éducation et la vie citoyenne.
L'héritage de Mai 68 et le bouillonnement culturel
Mai 68 a profondément secoué le monde de l'Education Populaire. Les rapports entre les associations et l'État, entre les professionnels et les bénévoles, entre les institutions et les habitants, sont remis en question. Une aspiration profonde à la participation, à l'autogestion, à la libération des paroles et des pratiques traverse tout le champ social.
Dans les centres sociaux, cette effervescence se traduit par une ouverture sans précédent. On y organise des débats, des ciné-clubs, des ateliers d'expression, des fêtes de quartier. Les jeunes, en particulier, investissent ces lieux et y trouvent un espace de liberté et d'expérimentation. Les centres deviennent « socioculturels » : le mot même témoigne de cet élargissement des missions.
En 1967, la Fédération nationale a d'ailleurs anticipé cette évolution en ajoutant « socioculturels » à son appellation, devenant la Fédération des Centres Sociaux et Socioculturels de France (FCSF).
Le développement des grands ensembles et la vie de quartier
Les Trente Glorieuses ont vu naître des centaines de grands ensembles à travers la France. Ces nouveaux quartiers, construits à la hâte pour loger les familles venues des campagnes et de l'immigration, manquent cruellement d'équipements collectifs et de lieux de socialisation. Les centres sociaux y jouent un rôle crucial : ils sont souvent le premier et parfois le seul lieu de vie collective du quartier.
À cette époque, un centre social typique propose un éventail d'activités remarquablement large : halte-garderie et crèche pour les tout-petits, centre aéré et activités de loisirs pour les enfants et les adolescents, cours d'alphabétisation pour les travailleurs immigrés et leurs familles, permanences sociales (assistante sociale, conseillère conjugale, service juridique), activités culturelles et sportives pour tous les âges (poterie, peinture, couture, gymnastique, théâtre, danse, musique), réunions d'associations de locataires, de parents d'élèves, de comités de quartier, fêtes, kermesses et sorties familiales.
Le centre social devient ainsi le « foyer » du quartier, son cœur battant, le lieu où se tissent les liens entre voisins qui, sans lui, resteraient des étrangers vivant côte à côte dans l'anonymat des barres d'immeubles.
L'animation globale : un concept fondateur
C'est durant cette décennie que se formalise le concept d'« animation globale » qui va devenir la marque de fabrique des centres sociaux. Contrairement aux autres structures sociales qui interviennent de manière sectorielle (en ciblant un public ou un problème particulier), le centre social adopte une approche « globale » : il s'adresse à tous les publics, traite de toutes les dimensions de la vie quotidienne, et cherche à articuler l'individuel et le collectif.
En 1971, la Caisse Nationale des Allocations Familiales (CNAF) reconnaît officiellement cette fonction d'animation globale en créant un agrément spécifique pour les centres sociaux, assorti d'un financement appelé « prestation de service ». C'est un acte fondateur qui donne aux centres sociaux leur identité institutionnelle et les distingue clairement des autres équipements sociaux.
Les valeurs d'Education Populaire : un enracinement profond
Si les centres sociaux ne sont pas, à proprement parler, des « mouvements » d'Education Populaire comme peuvent l'être les MJC, les Francas ou les CEMEA, ils partagent avec eux un socle de valeurs commun. L'Education Populaire, telle qu'elle s'est développée en France depuis le Front Populaire et la Résistance, repose sur plusieurs convictions fondamentales :
- chaque être humain est capable d'apprendre, de comprendre et d'agir sur sa vie et sur la société ;
- la culture et le savoir ne sont pas des privilèges réservés à une élite mais des droits accessibles à tous ;
- c'est par l'action collective, par le « faire ensemble », que les individus se transforment et transforment leur environnement ;
- la démocratie ne se limite pas au vote mais se vit au quotidien, dans la participation aux décisions qui concernent la vie commune.
Dans les centres sociaux des années 70, ces valeurs se traduisent concrètement. Les habitants ne sont pas de simples « usagers » ou « bénéficiaires » : ils sont invités à participer à la gestion, à siéger dans les conseils d'administration, à proposer et à animer des activités. Le centre social est pensé comme un lieu d'émancipation, pas de consommation.
En 1970, la FCSF inscrit d'ailleurs cette philosophie dans ses statuts en créant trois collèges représentatifs dans ses instances : gestionnaires, usagers et salariés. C'est une avancée démocratique significative qui traduit la volonté d'associer tous les acteurs aux décisions.
Les animateurs : une nouvelle figure professionnelle
Les années 70 voient aussi l'émergence d'une figure professionnelle appelée à jouer un rôle central dans les centres sociaux : l'animateur socioculturel. Ni enseignant, ni travailleur social au sens classique, l'animateur est un « généraliste du lien social » qui sait organiser des activités, mobiliser des groupes, accompagner des projets collectifs, créer les conditions de la rencontre et de l'échange.
Les premiers animateurs viennent d'horizons divers : mouvements de jeunesse, Education Populaire, travail social, militantisme politique ou syndical. Leur formation est souvent empirique, acquise sur le terrain. Mais progressivement, des formations diplômantes se mettent en place, notamment le CAPASE (Certificat d'aptitude à la promotion des activités socio-éducatives) et le DEFA (Diplôme d'État relatif aux fonctions d'animation), créé en 1979.
Dans les centres sociaux, l'animateur incarne une posture particulière : il n'est pas là pour « faire à la place » des habitants, mais pour les accompagner dans la réalisation de leurs propres projets. Cette posture, que l'on appellera plus tard le « pouvoir d'agir », est déjà présente dans les pratiques des années 70, même si le vocabulaire n'est pas encore fixé.
L'ouverture internationale : les « settlements » et la solidarité entre peuples
Les centres sociaux français des années 70 ne vivent pas repliés sur eux-mêmes. Ils sont inscrits dans un réseau international, l'International Federation of Settlements and Neighbourhood Centres (IFS), qui regroupe des structures similaires dans de nombreux pays. Des échanges réguliers ont lieu entre centres sociaux français, anglais, américains, hollandais, et permettent de partager les expériences et de s'enrichir mutuellement.
Par ailleurs, certains centres sociaux développent des actions de solidarité internationale, organisant des chantiers de jeunes dans des pays en développement, accueillant des stagiaires étrangers, ou sensibilisant leurs adhérents aux enjeux de la coopération internationale.
Les centres sociaux et l'immigration : un rôle d'accueil et d'intégration
Les années 70 sont aussi celles de l'immigration massive en France, notamment en provenance du Maghreb, d'Afrique subsaharienne et de la péninsule ibérique. Les centres sociaux, implantés dans les quartiers où se concentrent les populations immigrées, jouent un rôle essentiel d'accueil et d'intégration.
Ils proposent des cours d'alphabétisation et de français langue étrangère, des permanences d'information sur les droits des étrangers, des activités interculturelles qui favorisent la rencontre entre les communautés. Certains centres organisent des fêtes multiculturelles, des repas partagés, des expositions sur les cultures d'origine, contribuant ainsi à créer du lien entre les « anciens » et les « nouveaux » habitants.
Ce rôle d'interface culturelle est particulièrement important dans un contexte où les tensions liées à l'immigration commencent à se manifester. Les centres sociaux font le pari du dialogue et de la rencontre, contre la peur et le repli sur soi.
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