Mémoire Vivante des Trente Glorieuses / Années 70-80

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Histoire des Centres Sociaux — page 3
Les années 80 :
le tournant de l'insertion sociale

Histoire des Centres Sociaux et Socioculturels en France, des années 70 à aujourd'hui — par Patrice Chauveau

Un brutal retour à la réalité sociale

Si les années 70 furent celles de l'expansion et de l'utopie socioculturelle, les années 80 marquent un brutal retour à la réalité sociale. La crise économique, le chômage de masse, la précarisation d'une partie croissante de la population et les premières « émeutes urbaines » vont profondément transformer les missions et les pratiques des centres sociaux.

Le choc de la crise économique

Les deux chocs pétroliers (1973 et 1979) mettent fin aux Trente Glorieuses et plongent la France dans une crise durable. Le chômage, qui était presque inexistant dans les années 60, devient un fléau massif. En 1981, on compte deux millions de chômeurs ; en 1985, ils sont plus de deux millions et demi. Les quartiers populaires, où se concentrent les centres sociaux, sont les plus durement touchés.

Face à cette situation, les centres sociaux se trouvent confrontés à une question fondamentale : comment maintenir une démarche d'animation globale, ouverte et positive, alors que la détresse sociale frappe à la porte chaque jour ? Comment rester un lieu de convivialité et de créativité quand les habitants viennent d'abord chercher de l'aide pour survivre ?

Les centres sociaux font alors un choix courageux : plutôt que de se replier sur leurs activités traditionnelles, ils s'engagent résolument dans le champ de l'insertion sociale. Ils mettent en place des permanences d'accès aux droits, des ateliers de recherche d'emploi, des formations d'alphabétisation renforcées, des actions d'insertion par l'économique. En 1988, la loi sur le Revenu Minimum d'Insertion (RMI) leur donne un rôle nouveau dans l'accompagnement des personnes les plus éloignées de l'emploi.

La Marche pour l'égalité et contre le racisme (1983)

En 1983, un événement marque profondément l'histoire des quartiers populaires et, par ricochet, celle des centres sociaux : la Marche pour l'égalité et contre le racisme, partie le 15 octobre des Minguettes à Vénissieux et arrivée le 3 décembre à Paris, où elle rassemble plus de 100 000 personnes. Cette marche, surnommée « Marche des Beurs » par les médias, est née dans le quartier même où les émeutes avaient éclaté deux ans plus tôt.

Plusieurs des marcheurs sont des habitués des centres sociaux de la banlieue lyonnaise. Le centre social des Minguettes, dans un contexte difficile, a contribué à maintenir un espace de dialogue et de solidarité dans un quartier ravagé par le chômage et les tensions. La Marche de 1983 illustre cette capacité des quartiers populaires à produire des mouvements citoyens d'une grande dignité, lorsque les conditions de la mobilisation sont réunies.

Pour les centres sociaux, cet événement est un rappel puissant de leur mission d'Education Populaire : accompagner les habitants dans la prise de conscience de leurs droits et dans l'expression collective de leurs revendications. Les années qui suivent voient se multiplier les initiatives des centres sociaux dans le domaine de la lutte contre les discriminations, de la promotion de l'interculturel et de l'éducation à la citoyenneté.

Le RMI et les nouvelles missions d'accompagnement

La loi du 1er décembre 1988 instituant le Revenu Minimum d'Insertion (RMI) marque un tournant dans l'action sociale française. Pour la première fois, un dispositif national garantit un revenu minimal à toute personne de plus de 25 ans et prévoit un accompagnement vers l'insertion.

Les centres sociaux sont immédiatement sollicités pour participer à la mise en œuvre du RMI. Leur connaissance du terrain, leur capacité à accueillir et à accompagner des publics fragiles, leur ancrage dans les quartiers les plus touchés par la précarité en font des partenaires naturels des dispositifs d'insertion. Certains centres deviennent des lieux d'accueil pour les commissions locales d'insertion, des espaces de permanence pour les travailleurs sociaux, des lieux de développement d'activités d'insertion par l'économique (ateliers, chantiers d'insertion, entreprises d'insertion).

Mais cette implication dans les dispositifs d'insertion soulève aussi des questions de fond. Les centres sociaux risquent-ils de se transformer en « guichets sociaux », perdant leur vocation d'animation globale et de participation des habitants ? Le poids des procédures administratives et des évaluations ne va-t-il pas étouffer la créativité et la spontanéité qui font la richesse des centres sociaux ? Ces questions, posées dès la fin des années 80, traverseront les décennies suivantes.

Les « étés chauds » et la politique de la ville

L'été 1981 voit les premières émeutes aux Minguettes, dans la banlieue lyonnaise. D'autres suivront, à Vaulx-en-Velin en 1990, à travers la France en 2005. Ces événements mettent brutalement en lumière le malaise des banlieues : relégation spatiale, chômage, discriminations, sentiment d'abandon.

Les centres sociaux, implantés au cœur de ces quartiers, sont en première ligne. Certains sont directement touchés par les violences, d'autres jouent un rôle de médiateurs et d'apaisement. Dans tous les cas, leur connaissance fine du terrain et des habitants en fait des interlocuteurs indispensables.

C'est dans ce contexte que naît la « politique de la ville », avec la création de la Commission nationale pour le développement social des quartiers (1981), puis les premières conventions de « développement social des quartiers » (DSQ). Les centres sociaux y sont associés comme partenaires naturels, en raison de leur ancrage territorial et de leur capacité à mobiliser les habitants.

La multiplication des « commandes institutionnelles »

Paradoxalement, la crise des années 80 engendre aussi une multiplication des dispositifs publics ciblés : contrats d'insertion, dispositifs jeunes, programmes de prévention de la délinquance, actions de lutte contre l'illettrisme, programmes d'intégration des populations immigrées. Chaque dispositif vient avec ses critères, ses financements, ses évaluations.

Les centres sociaux se retrouvent sollicités de toutes parts pour mettre en œuvre ces programmes. Comme le note Paul Maguin, ancien délégué de la Fédération des centres sociaux de la Loire :

« À partir des années 80, la multiplication des commandes institutionnelles sectorielles visant des populations ciblées, particulièrement touchées par la crise économique, le chômage et les mutations sociales, a confronté les centres sociaux à un dilemme permanent : répondre aux urgences sans perdre leur vocation d'animation globale. »

C'est un défi de taille qui va traverser les décennies suivantes : comment rester fidèle à la démarche globale et participative qui fait l'identité des centres sociaux, tout en répondant aux attentes de plus en plus précises et normées des financeurs ?

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