Mémoire Vivante des Trente Glorieuses / Années 70-80

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Génération charnière — page 7
Le monde hyperconnecté d'aujourd'hui
Mémoire vivante pour demain · À nous

Nous sommes la génération charnière — entre le monde d'avant et le monde d'après, une mémoire vivante — par Patrice Chauveau

Le monde hyperconnecté d'aujourd'hui — une analyse sans nostalgie

Commençons par ce qui est vrai et positif. Le monde hyperconnecté a produit des biens réels, considérables, irréversibles.

Il a permis à des millions de personnes d'accéder à des savoirs qui leur étaient inaccessibles auparavant — des cours de Khan Academy en Afrique subsaharienne, des tutoriels YouTube en zones rurales, des ressources pédagogiques dans des langues minoritaires. Il a permis à des communautés isolées de se retrouver — des personnes atteintes de maladies rares qui pouvaient désormais se parler, des diasporas qui pouvaient maintenir un lien avec leur culture d'origine, des minorités qui pouvaient se rendre visibles. Il a transformé la médecine, la science, la diplomatie, l'art, le journalisme.

Rien de tout cela n'est contestable. Et rien de tout cela ne devrait être contesté.

Mais à côté de ces biens réels, le monde hyperconnecté a produit des effets secondaires que nous commençons seulement à mesurer, et dont certains sont sérieusement préoccupants.

L'attention fragmentée. Les études neuroscientifiques sur l'impact des notifications permanentes sur la capacité d'attention sont convergentes : une notification interrompt non seulement la tâche en cours, mais sa seule possibilité suffit à fragmenter la concentration. L'Américain Cal Newport, professeur à Georgetown et auteur de Deep Work (2016), a documenté comment la capacité de travail profond — concentré, long, exigeant — est devenue une compétence rare et précieuse précisément parce que l'environnement numérique la sabote en permanence.

La comparaison permanente. Les réseaux sociaux ont institué un régime de comparaison sociale continue dont l'impact sur la santé mentale des adolescents fait l'objet de recherches croissantes. Jean Twenge, psychologue américaine, a analysé dans iGen (2017) les données sur le bien-être des adolescents américains et montré une corrélation forte entre l'adoption massive des smartphones à partir de 2012 et une augmentation significative des indicateurs de dépression, d'anxiété et de sentiment de solitude chez les jeunes. Ces données sont débattues — la corrélation n'est pas la causalité — mais elles méritent une attention sérieuse.

La désintermédiation de la réalité. Nous vivons dans un monde où chacun peut produire et diffuser de l'information, ce qui est en principe une excellente chose. Mais sans les médiateurs traditionnels — journalistes, éditeurs, enseignants — qui hiérarchisaient, vérifiaient, contextualisaient, la profusion d'information est devenue une forme de pollution informationnelle. La désinformation circule à la même vitesse que l'information vérifiée, souvent plus vite, parce qu'elle est plus émotionnellement saillante. Les fake news ne sont pas un problème de technologie — elles sont un problème de rapport à la réalité, d'esprit critique, de confiance dans les institutions.

La disponibilité permanente et ses coûts. Le philosophe Bernard Stiegler a consacré une partie de son œuvre à ce qu'il appelait la prolétarisation psychique — l'externalisation vers les technologies de fonctions mentales qui autrefois s'exerçaient dans le cerveau humain : la mémorisation, l'orientation, le calcul, la décision. Ce n'est pas une perte automatique — les technologies peuvent libérer des ressources cognitives pour d'autres tâches. Mais cela produit aussi une dépendance : celui qui a délégué à son GPS la faculté de se repérer dans l'espace peut se retrouver désorienté dans un parking sans réseau.

La vitesse comme valeur absolue. Dans un monde où tout peut être livré en une heure, où une réponse qui tarde plus de quelques heures est perçue comme un manque de respect ou une rupture, où le flux d'information se renouvelle toutes les secondes — la vitesse est devenue une valeur quasi morale. Être lent, c'est être en retard. Être en retard, c'est être inadapté. Cette valorisation de la vitesse a des coûts que nous payons souvent sans les voir : décisions précipitées, informations mal vérifiées, relations superficielles, projets abandonnés avant d'avoir atteint leur profondeur.

Ce n'est pas « c'était mieux avant ». C'est : nous ne mesurons pas encore pleinement ce que nous perdons en accélérant.

Mémoire vivante pour demain — construire en tenant compte du passé

La mémoire n'est pas une prison. C'est une boussole.

Ce qui a été vécu — l'enfance dehors, la lenteur des lettres, le repas sans écran, la cassette enregistrée au bon moment — n'a pas à être reproduit à l'identique pour être utile. Il n'est ni possible ni souhaitable de revenir à un monde sans Internet, sans téléphone, sans communication instantanée. Ces outils existent, ils font partie de notre civilisation, et rien ne les fera disparaître.

Mais la connaissance de ce qui existait avant, de ce que cela produisait comme qualité de vie, de relation, d'apprentissage — cette connaissance est une ressource pour penser différemment le présent et le futur. Elle permet de poser des questions que la vitesse du monde actuel ne favorise pas : Qu'est-ce que nous voulons vraiment ? À quoi voulons-nous consacrer notre attention ? Quel type de relation voulons-nous construire ? Quelle place voulons-nous donner au silence, à l'attente, à l'imperfection ?

Ces questions ne sont pas des questions du passé. Elles sont des questions d'aujourd'hui et de demain.

Le mouvement du slow living — vivre lentement, délibérément, en accordant de l'importance aux choses simples — est apparu non pas comme une réaction passéiste, mais comme une réponse à une insatisfaction contemporaine. Les adeptes du slow living ne rejettent pas la technologie : ils cherchent à lui donner une place choisie plutôt qu'une emprise par défaut. Ils revendiquent le droit de ne pas être disponibles en permanence, de prendre le temps de cuisiner, de marcher, de s'ennuyer.

De même, le renouveau des pratiques artisanales — couture, poterie, jardinage, boulangerie maison — dans des populations urbaines et connectées n'est pas un retour en arrière. C'est la recherche d'une expérience que le monde numérique ne peut pas donner : la matière sous les doigts, le temps qui passe de manière visible et mesurable, la satisfaction d'un objet produit par ses propres mains.

Les tiers-lieux — espaces hybrides entre le travail, la culture et la vie sociale, comme les maisons de quartier, les centres sociaux, les espaces de coworking conviviaux — connaissent un regain d'intérêt précisément parce qu'ils offrent quelque chose que les réseaux sociaux ne peuvent pas offrir : une présence physique partagée, un regard en face, une appartenance à un lieu concret. Les centres sociaux et les MJC (Maisons des Jeunes et de la Culture) que certains d'entre nous ont fréquentés dans les années 1970 étaient déjà, avant que le terme existe, des tiers-lieux.

La génération charnière a une responsabilité dans cette transmission — non pas de dicter le mode de vie de ses enfants ou petits-enfants, mais de témoigner. De dire : voilà ce que nous avons connu. Voilà ce que cela donnait. Voilà ce que nous regrettons, et ce que nous ne regrettons pas. Voilà ce que nous vous proposons de regarder avec nous, pour que vous puissiez choisir en connaissance de cause.

Ce témoignage ne sera utile que s'il est honnête — sans idéalisation du passé, sans condescendance envers le présent. Les années 1960 et 1970 n'étaient pas un paradis : elles avaient leurs injustices, leurs violences, leurs tabous, leurs exclusions. La libération des femmes, les droits des minorités, l'accès à l'éducation pour tous — tout cela a progressé, souvent grâce à des combats durs, depuis cette époque. On ne revient pas là-dessus. On prend ce qui était bien et on continue d'avancer.

À nous — un toast à la génération debout

Il y a une dernière chose à dire, et elle est peut-être la plus importante.

Cette génération n'a pas seulement subi les changements. Elle les a portés. Elle a été celle qui a appris à taper sur un clavier à 40 ans, qui a ouvert son premier compte email à 45 ans, qui a dû réapprendre à travailler avec de nouveaux outils plusieurs fois dans sa carrière. Elle a élevé des enfants dans deux mondes à la fois, leur transmettant des valeurs d'une époque tout en les préparant à vivre dans une autre.

Ce n'est pas un mince accomplissement. Et ce n'est pas terminé.

Ceux qui ont aujourd'hui 60, 65, 70 ans et qui découvrent les nouvelles technologies — qui apprennent à utiliser un smartphone, qui explorent les réseaux sociaux, qui s'initient à l'intelligence artificielle — font quelque chose de remarquable : ils continuent d'apprendre, d'avancer, de s'adapter. Non par obligation professionnelle, mais souvent par curiosité, par désir de lien, par refus de l'assignation à résidence mentale que la vieillesse peut représenter dans une culture qui survalorise la jeunesse.

Et ceux qui, en même temps, gardent des pratiques d'avant — qui écrivent encore des lettres à la main pour les occasions importantes, qui cuisinent des plats qui prennent du temps, qui lisent des livres physiques, qui jardinent, qui tricotent, qui bricolent — ne sont pas en retard sur leur époque. Ils pratiquent une forme de résistance douce, de fidélité à des rythmes humains que la civilisation numérique menace mais n'a pas encore supprimés.

À nous, donc. À cette génération debout entre le passé et le futur. À ceux qui ont connu les deux mondes et qui ne se résignent ni à idéaliser l'un ni à subir l'autre. À ceux qui savent d'où ils viennent et qui continuent d'avancer avec le cœur plein de souvenirs et de force.

À ceux qui comprennent que regarder en arrière et aller de l'avant ne sont pas deux directions opposées, mais deux mouvements nécessaires d'une même marche. Qu'on ne construit rien de solide sans fondations. Que les fondations sont dans ce qu'on a vécu.

Et que la mémoire vivante, ce n'est pas conserver le passé sous cloche. C'est le laisser respirer dans le présent — comme un levain dans la pâte, invisible mais essentiel, qui fait lever ce qui vient.

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