Génération charnière — page 8
Partie II — La nostalgie positive
Assumer la nostalgie · Aux origines d'un mot · Ne pas confondre
Nous sommes la génération charnière — quand le passé éclaire le présent, et prépare demain — par Patrice Chauveau
Assumer la nostalgie
Il existe un mot que beaucoup prononcent à voix basse, presque comme un aveu gênant : nostalgie. Dire que l'on est nostalgique, c'est risquer de passer pour quelqu'un qui regarde en arrière, qui regrette, qui n'est plus tout à fait de son temps. « C'était mieux avant » : voilà la phrase qui colle à la peau des nostalgiques, et qui leur vaut souvent un sourire condescendant.
Cet article propose de regarder les choses autrement. Non pas pour défendre l'idée que le passé valait mieux que le présent — ce serait faux, et ce serait triste. Mais pour comprendre une chose que la science établit désormais avec de plus en plus de force : la nostalgie, lorsqu'elle est bien vécue, n'est pas une faiblesse. C'est une ressource. Elle réconforte, elle relie, elle donne du sens, elle peut même soulager le corps. Et surtout, elle n'empêche en rien de vivre pleinement aujourd'hui ni de construire des projets pour demain.
Le sentiment nostalgique peut être pleinement positif. Le fait de regarder de temps à autre dans le rétroviseur n'empêche pas d'avancer sur la route — au contraire, comme nous le verrons, cela peut même aider à mieux conduire. Tout est important : le présent, le passé, l'avenir. Ce qui compte, ce n'est pas de choisir l'un contre les autres, mais de garder la liberté de circuler entre ces trois temps, sans rester prisonnier d'aucun.
C'est cette liberté que cet article voudrait éclairer. Nous remonterons d'abord à l'origine surprenante du mot, puis nous distinguerons la nostalgie de ses cousines (le regret, la mélancolie). Nous verrons par quels chemins elle nous revient, ce que la recherche scientifique en dit aujourd'hui, quels sont ses bienfaits réels — mais aussi ses pièges, car il y en a. Enfin, nous verrons comment la cultiver avec sagesse, pour qu'elle reste une amie et ne devienne jamais une prison.
Aux origines d'un mot : de la maladie au remède
L'histoire du mot « nostalgie » est étonnante, et elle éclaire tout le reste.
Le terme n'existe que depuis 1688. Il a été inventé par un jeune médecin alsacien né à Mulhouse, Johannes Hofer, dans une thèse soutenue à l'université de Bâle. Hofer cherchait un mot savant pour désigner ce que les Allemands appelaient le Heimweh — le « mal du pays ». Il l'a fabriqué à partir de deux mots grecs : nostos, qui signifie « le retour au foyer », et algos, qui signifie « la douleur ». Littéralement, la nostalgie, c'est donc la douleur du retour : la souffrance de celui qui aspire à rentrer chez lui et ne le peut pas.
Ce qu'il faut bien comprendre, c'est qu'à l'origine, la nostalgie était une maladie — et même une maladie grave. Hofer décrivait l'état de jeunes gens, souvent des soldats ou des mercenaires suisses, qui dépérissaient loin de leur terre natale. Privés de leurs montagnes, de leurs villages, de leurs proches, certains tombaient dans une langueur profonde, avec de vrais symptômes physiques, et l'on rapportait que quelques-uns en mouraient. Pendant près de deux siècles, les médecins ont continué de traiter la nostalgie comme une affection à part entière, proche de la mélancolie.
Puis, peu à peu, le mot a glissé. De maladie du corps, la nostalgie est devenue un état d'âme. Au XXe siècle, la psychiatrie a longtemps continué de s'en méfier, la rangeant du côté des signes de dépression : revenir sans cesse vers le passé, pensait-on, c'était mal accepter le présent, c'était un symptôme à corriger.
C'est ce regard que la recherche récente a complètement renversé. Depuis le début des années 2000, des psychologues ont entrepris d'étudier sérieusement la nostalgie, avec des méthodes rigoureuses — questionnaires, expériences, mesures de l'activité du cerveau. Et leurs conclusions vont toutes dans le même sens : dans son fonctionnement normal, la nostalgie n'est ni une maladie ni un symptôme dépressif. C'est une expérience humaine universelle, partagée à tous les âges et dans toutes les cultures, et qui rend, le plus souvent, de précieux services. En l'espace de trois siècles, la nostalgie est ainsi passée du statut de maladie à celui de remède.
Nostalgie, regret, mélancolie : ne pas confondre
Avant d'aller plus loin, il faut mettre un peu d'ordre dans les mots, car on confond souvent la nostalgie avec des sentiments voisins qui ne sont pas du tout les mêmes.
Le psychiatre Christophe André propose une distinction très éclairante entre la nostalgie et le regret. La nostalgie, dit-il en substance, est le manque d'un passé heureux qui a réellement existé. On se souvient d'un été d'enfance, d'un repas de famille, d'une personne aimée — et ces choses ont bel et bien eu lieu. Le regret, lui, est le manque d'un passé qui n'a pas existé : c'est le « j'aurais dû », le « si seulement j'avais fait ce choix-là ». Le regret porte sur une vie qu'on n'a pas vécue ; la nostalgie, sur une vie qu'on a vécue et qui n'est plus. C'est une différence essentielle : le regret ronge, la nostalgie peut réchauffer.
Il faut aussi distinguer la nostalgie de la mélancolie et de la simple tristesse. La tristesse est une émotion claire, souvent passagère, liée à une perte ou à une contrariété. La mélancolie est un état plus sombre et plus durable, qui peut teinter toute la vie d'une couleur grise et basculer, dans ses formes les plus lourdes, vers la dépression. La nostalgie, elle, est un sentiment particulier que l'on qualifie de doux-amer : elle mêle, dans un même mouvement, la douceur du souvenir heureux et une pointe de tristesse parce que ce moment est révolu. C'est ce mélange qui fait sa saveur si reconnaissable.
Ce point mérite qu'on s'y arrête. La nostalgie n'est pas une émotion uniquement joyeuse, et c'est normal. Elle comporte toujours une petite ombre — celle du temps qui passe et ne revient pas. Mais les recherches sont formelles : dans la nostalgie ordinaire, la lumière l'emporte sur l'ombre. Quand on demande à des personnes de raconter un souvenir nostalgique, leurs récits contiennent beaucoup plus de mots positifs que négatifs, et l'émotion qui domine à la fin est le contentement, la tendresse, une forme de gratitude. La pointe de mélancolie ne fait qu'ajouter de la profondeur à la joie, comme une note grave qui enrichit une mélodie.
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