Mémoire Vivante des Trente Glorieuses / Années 70-80

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Génération charnière — page 9
Par quels chemins la nostalgie nous revient
Le souvenir n'est pas une photographie

Nous sommes la génération charnière — quand le passé éclaire le présent, et prépare demain — par Patrice Chauveau

Par quels chemins la nostalgie nous revient : les déclencheurs

La nostalgie a ceci de particulier qu'elle ne se commande pas vraiment : le plus souvent, elle nous surprend. Une porte s'entrouvre sans prévenir, et nous voilà transportés des années en arrière. Ces portes, ce sont nos sens — et tout particulièrement nos sens les plus anciens.

Les odeurs sont les déclencheurs les plus puissants, et ce n'est pas un hasard. L'odorat est directement relié à une zone très profonde et très ancienne du cerveau, le système limbique — la partie qui gère à la fois les émotions et la mémoire. (En clair : quand une odeur nous parvient, elle prend un raccourci direct vers les régions du cerveau qui stockent nos souvenirs et nos émotions, sans passer par la réflexion.) C'est pourquoi l'odeur d'un pain chaud, d'un plat mijoté, d'un parfum porté autrefois par un être cher, ou de l'air iodé du bord de mer, peut nous ramener instantanément, et avec une intensité bouleversante, à un moment précis de notre vie. L'écrivain Marcel Proust a rendu ce phénomène célèbre avec l'épisode de la madeleine trempée dans le thé, qui fait resurgir tout un pan d'enfance — au point qu'on parle aujourd'hui de « madeleine de Proust » pour désigner ces déclencheurs sensoriels.

Les goûts agissent de la même manière. La saveur d'un bonbon de notre enfance, d'un plat préparé par une grand-mère, d'une boisson partagée entre amis : le palais a sa mémoire, et elle est fidèle.

Les sons et la musique forment une autre grande porte. Une chanson entendue à un moment fort de notre jeunesse a le pouvoir de nous y replonger d'un seul coup. C'est l'un des déclencheurs les plus universels : il suffit des premières notes d'un morceau aimé autrefois pour que tout un décor, toute une époque, toute une humeur reviennent. Mais d'autres sons jouent ce rôle aussi : le grésillement d'un vieux poste de radio, le bruit d'une machine disparue, une voix familière.

Les images et les objets, enfin, ancrent nos souvenirs dans le concret. Une vieille photographie, un meuble, une lettre conservée, un jouet d'autrefois, une collection : ces objets tangibles sont comme des points d'ancrage matériels de notre mémoire affective.

À côté de ces déclencheurs sensoriels, les chercheurs ont identifié des déclencheurs émotionnels. Fait remarquable : ce sont souvent les moments difficiles qui réveillent la nostalgie. La solitude, la tristesse, un coup de stress, un sentiment d'isolement — voilà ce qui, fréquemment, nous fait spontanément nous tourner vers nos souvenirs heureux. Comme nous le verrons, ce n'est pas un hasard : c'est précisément dans ces moments que la nostalgie joue son rôle le plus utile, celui d'un réconfort qui vient à notre secours quand nous en avons besoin.

Le souvenir n'est pas une photographie

Voici un point d'honnêteté important, car il tempère un peu ce qui précède sans rien lui enlever de sa valeur.

Nous avons tendance à croire que nos souvenirs sont comme des photographies rangées dans un tiroir : des images fidèles du passé, qu'il suffirait de ressortir pour revoir les choses telles qu'elles étaient. La réalité est tout autre. Un souvenir n'est pas un enregistrement. C'est une reconstruction.

Chaque fois que nous nous remémorons un événement, notre cerveau réassemble un puzzle à partir de morceaux épars, et il complète les pièces manquantes avec ce que nous avons appris depuis, avec nos croyances actuelles, avec notre humeur du moment. Deux personnes ayant vécu le même événement le raconteront différemment, et chacune sera de bonne foi. Le souvenir est donc, par nature, subjectif — il est filtré par notre regard personnel.

Et la nostalgie ajoute encore un filtre : elle embellit. On parle souvent du « filtre rose » de la nostalgie. Le cerveau a tendance à conserver les bons côtés et à laisser s'estomper les mauvais. Cette enfant qui se souvient d'aller chercher le pain chaud chez le boulanger se rappelle l'odeur et le croustillant — mais peut-être moins la côte pentue qu'il fallait gravir et le chemin qui semblait si long. Les vacances reviennent ensoleillées ; on oublie les jours de pluie. Les fêtes de famille reviennent joyeuses ; on gomme les disputes.

Faut-il s'en inquiéter ? Pas nécessairement. Les chercheurs avancent même que cet embellissement a une fonction utile, presque vitale. La psychologue américaine Krystine Batcho fait remarquer, avec humour, que si nous nous souvenions de certaines épreuves exactement telles qu'elles ont été vécues, nous ne voudrions jamais les recommencer — elle prend l'exemple de l'accouchement, que la mémoire adoucit avec le temps. Adoucir le passé est un mécanisme de survie : cela nous permet d'avancer, de garder confiance, de puiser dans nos souvenirs une force plutôt qu'un poids.

Il faut simplement le savoir, et le garder en tête. La nostalgie nous offre une version romancée de notre passé, et c'est très bien ainsi — à condition de ne pas la confondre avec la réalité historique, et surtout de ne pas s'en servir pour dévaloriser le présent au nom d'un passé qui n'a jamais été aussi parfait qu'on se le rappelle.

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