Mémoire Vivante des Trente Glorieuses / Années 70-80

Préserver · Valoriser · Transmettre

AccueilThématiquesHistoire des Centres Sociaux › Page 9

Histoire des Centres Sociaux — page 9
Le fédéralisme en action :
la Fédération du Rhône et de la Métropole de Lyon

Histoire des Centres Sociaux et Socioculturels en France, des années 70 à aujourd'hui — par Patrice Chauveau

Le maillage territorial : un fédéralisme vivant

Le fédéralisme des centres sociaux est le fruit d'une longue histoire. Les centres sociaux sont organisés en réseau au sein d'un système fédéral qui comprend trois niveaux : les fédérations ou unions départementales, les unions ou fédérations régionales, et la FCSF au niveau national.

Le fédéralisme est actuellement présent sur 41 territoires à travers la France. Les fédérations départementales ou régionales regroupent les centres sociaux à leur échelle, favorisent leur développement, les représentent auprès des pouvoirs publics et promeuvent le projet « centre social ».

L'adhésion au réseau fédéral n'est pas une formalité administrative. C'est un acte politique volontaire qui atteste la reconnaissance de buts communs et le choix de les partager. Être fédéré, c'est s'inscrire dans une communauté de valeurs et de pratiques, tout en conservant son autonomie de projet.

Les fédérations locales apportent à leurs adhérents une expertise et un appui technique dans de nombreux domaines : information, gestion, formation, communication, élaboration et évaluation des projets sociaux. Elles animent la réflexion sur le rôle et la place des centres sociaux dans l'action sociale et associent, dans une construction permanente, les différents acteurs impliqués sur les territoires.

Sur les quelque 2 400 centres sociaux agréés par les CAF en France, environ 1 250 structures adhèrent à la FCSF, soit par le biais des fédérations et unions locales, soit directement lorsqu'aucune fédération n'existe sur le territoire.

Les racines profondes : de la Maison des Jeunes de Saint-Alban (1919) aux premières Maisons Sociales

La Fédération des centres sociaux du Rhône est l'une des plus anciennes et des plus dynamiques de France. Son histoire, minutieusement reconstituée par Marie-Jeannette Rat-Patron — ancienne animatrice puis déléguée de la Fédération de 1976 à 2004 — plonge ses racines bien avant la création officielle de la structure fédérale. Les centres sociaux du Rhône et leur Fédération sont, comme le souligne Rat-Patron :

« le produit d'une histoire, ou de plusieurs histoires : celle des centres sociaux et de l'association qui les réunit, mais aussi celle de la Caisse d'Allocations Familiales et celle des relations établies entre des personnes morales et physiques devenues partenaires. »

Le tout premier centre social du département voit le jour en 1919, à Saint-Alban, sous l'impulsion de Victor Carlhian, industriel lyonnais et figure du catholicisme social. Inspiré par le mouvement du Sillon fondé par Marc Sangnier, Carlhian souhaite créer un lieu d'accueil, d'éducation et de loisirs pour les enfants et les jeunes du quartier du Transvaal, alors en pleine transformation urbaine. La Maison des Jeunes est animée par un groupe de femmes bénévoles — enseignantes, modistes — sous la direction d'Ermelle Ducret, qui y instaure une pédagogie laïque et ouverte à tous, sans distinction religieuse. On y trouve une bibliothèque, une compagnie de guides, une colonie de vacances pour filles, des cours pour adultes (cuisine, couture) et un accueil des jeunes ouvrières pour des séjours de repos.

En 1929, la Maison des Jeunes est expropriée pour la construction de l'hôpital Édouard-Herriot. Victor Carlhian fait alors construire un nouveau bâtiment, qui prend le nom de Maison Sociale. C'est Germaine Benoît, assistante sociale, qui en devient la résidente de 1929 à 1960. Figure remarquable du réseau, Benoît connaîtra personnellement Marie-Jeanne Bassot, pionnière des centres sociaux en France, et deviendra la première administratrice issue de la province à siéger à la Fédération Nationale, dès 1939. Un hommage lui sera rendu en 1964, lors de l'Assemblée Générale départementale, par le président Blanchard, qui saluera « sa clairvoyance, sa persévérance et le travail accompli dans des conditions particulièrement difficiles et sans subvention d'organismes qui n'existaient pas encore. » Cette Maison Sociale de Saint-Alban est la racine de l'actuel centre social Laënnec, dont l'histoire particulière a fait l'objet d'un mémoire de Master d'histoire contemporaine par Bénédicte Delahaye (« Le Centre Social Laënnec 1919-1975 »).

Les Maisons Sociales d'entre-deux-guerres et de l'après-guerre : Croix-Luizet, Cyprian, La Demi-Lune

Entre 1942 et 1950, plusieurs autres maisons sociales voient le jour dans l'agglomération lyonnaise, portées par des acteurs aux profils variés, mais partageant une même conviction : la nécessité de créer des lieux de solidarité et d'éducation au cœur des quartiers populaires.

La Maison Sociale de Croix-Luizet, à Villeurbanne, est créée en 1942 dans un quartier ouvrier particulièrement déshérité. Portée par des industriels (dont Madame Tournier-Leroudier, présidente des établissements Leroudier), des assistantes sociales et des mères de famille, elle propose un dispensaire antituberculeux, une consultation de nourrissons, une garderie et des cours pour adultes.

Le Dispensaire Social de Cyprian-les-Brosses, également à Villeurbanne, est fondé en 1944 par Pierre Deletraz, employé aux Usines Delle et syndicaliste CFTC. Ce dispensaire naît en réponse à la situation sanitaire déplorable du quartier. Avec l'aide de Sœur Mathilde, infirmière, et de financements locaux (Secours National, entreprises), il devient une Maison Sociale en 1945, offrant soins, protection maternelle et activités éducatives.

Le Foyer Familial et Social de La Demi-Lune, à Tassin, est porté dès 1944 par des familles chrétiennes du Mouvement Populaire des Familles (MPF). Ce foyer se distingue par son esprit de participation et d'entraide : les activités (garderie, cours de coupe, dispensaire) sont gérées par des commissions de familles bénévoles.

D'autres structures naissent dans cette période, comme le Foyer Familial des États-Unis à Lyon, à l'origine un lieu paroissial qui se veut néanmoins au service de tous. Joseph Folliet, secrétaire de la Chronique Sociale — mouvement de démocratie chrétienne —, y anime des réunions pour sensibiliser les familles à l'ouverture au-delà des clivages religieux.

Le point commun de toutes ces initiatives, bien que souvent d'origine religieuse ou familiale, est leur volonté d'être ouvertes à tous, sans distinction de conviction ou de situation sociale. Elles préfigurent les valeurs des futurs centres sociaux : solidarité, émancipation, participation des habitants et ancrage territorial.

Le rôle déterminant de la Caisse d'Allocations Familiales de Lyon (CAFAL)

L'histoire des centres sociaux du Rhône est indissociable de celle de la CAFAL (Caisse d'Allocations Familiales de l'Arrondissement de Lyon). Il existait d'ailleurs deux CAF dans le département : celle de l'arrondissement de Lyon (CAFAL) et celle de l'arrondissement de Villefranche-sur-Saône (CAFAV).

À partir de 1946, avec la généralisation de la Sécurité sociale, la CAFAL s'implique de plus en plus dans la création et le financement des centres sociaux. Elle commence par subventionner les Maisons Sociales existantes (comme celle de Cyprian-les-Brosses, dès 1949), puis passe à une politique plus active de création de « Maisons Familiales » à partir de 1957, en gestion directe.

Cette période de gestion directe par la CAF (1957-1963) est marquée par des tensions. Les centres sociaux, autrefois gérés par des associations locales, voient leur marge de manœuvre réduite. En 1958, le président Isnard de la Maison Sociale de Saint-Alban démissionne, dénonçant la mainmise de la CAFAL et la disparition de l'autonomie des structures. La CAFAL impose des normes de création, de gestion et d'animation, et recrute des professionnels (souvent des assistantes sociales) pour diriger les centres.

Il faut aussi noter, comme le rappelle Marie-Jeannette Rat-Patron, que les archives des dix premières années d'existence de la Fédération sont quasi inexistantes. Mais des traces se trouvent dans les archives des centres sociaux eux-mêmes ou dans celles de la CAF. À Vénissieux, le Centre Régional des Archives Historiques des organismes du régime général de la Sécurité Sociale (CHRA Rhône-Alpes) conserve les comptes rendus du conseil d'administration de la CAFAL de 1947 à 1973, ainsi qu'une série de comptes rendus de la Commission d'Action Sociale de 1948 à 1963 — des documents que Rat-Patron a minutieusement consultés pour reconstituer cette histoire.

L'influence des associations familiales (comme l'Union Départementale des Associations Familiales — UDAF) et des syndicats ouvriers (CGT, CFTC) a également été déterminante. Ces organisations ont défendu l'existence des centres sociaux entre 1968 et 1973, s'alliant pour contrer les menaces de suppression.

La naissance de la Fédération (1963) : huit centres fondateurs

Après un long temps de gestation remontant à 1952, la naissance de la Fédération des centres sociaux du Rhône a lieu le 28 juin 1963, lors de son assemblée constitutive. Huit centres fondateurs sont présents : le foyer de La Demi-Lune à Tassin, la Maison Sociale de Cyprian-les-Brosses et la Maison Sociale de Croix-Luizet à Villeurbanne, le centre social d'Écully, le centre social de Beaunan, et plusieurs autres.

Cette création répond à plusieurs nécessités : mutualiser les ressources face à la montée des enjeux sociaux, défendre l'autonomie des centres face aux institutions (CAFAL, municipalités), harmoniser les pratiques et peser dans les débats publics. La Fédération Nationale des Centres Sociaux, créée en 1922 par Marie-Jeanne Bassot, sert de modèle et de cadre de référence.

Entre 1963 et 1973, la Fédération du Rhône affine ses positions fondamentales : la participation des usagers à la gestion des centres (via des commissions de travail ou des conseils d'administration), l'ouverture à tous sans distinction d'origine ou de religion, la formation comme outil d'émancipation, et la militance au service de la justice sociale. Comme le résume Marie-Jeannette Rat-Patron :

« La 'fabrication' de la Fédération n'a pas été linéaire. Elle a été le fruit d'un enchaînement d'actions de terrain, où la force des personnalités a prévalu sur celle des institutions. »

En 1973, la Fédération du Rhône franchit une étape décisive : elle élargit son périmètre pour inclure tous les centres sociaux du département, qu'ils soient gérés par des associations, des CAF ou des municipalités. Cette unification marque la reconnaissance institutionnelle des centres sociaux comme acteurs majeurs de l'action sociale dans le Rhône.

Les valeurs fondatrices du réseau rhodanien

Marie-Jeannette Rat-Patron montre dans ses recherches que les centres sociaux du Rhône, dès leurs origines, sont portés par quatre valeurs fondatrices qui traverseront les décennies.

La participation des usagers est le pilier central. À La Demi-Lune, les familles bénévoles gèrent elles-mêmes les activités (garderie, visites aux malades) et participent aux décisions via des commissions de travail. À Croix-Luizet, les administrateurs — industriels, mères de famille, assistantes sociales — travaillent ensemble pour définir les orientations du centre. Dans la Fédération elle-même, les assemblées générales et les groupes de travail associent usagers, salariés et administrateurs. Cette participation renforce le lien social, donne du pouvoir d'agir aux habitants et légitime l'action des centres.

L'ouverture est un principe intangible : accueil inconditionnel, pas de distinction de religion, de nationalité ou de situation sociale, mixité des publics. Le Foyer Familial des États-Unis est à l'origine un lieu paroissial, mais il se veut au service de tous. Joseph Folliet, de la Chronique Sociale, anime des réunions pour sensibiliser les familles à cette ouverture au-delà des appartenances confessionnelles.

La formation est pensée comme un outil d'émancipation. On y trouve des cours pratiques (coupe, couture, puériculture, enseignement ménager), des ateliers d'alphabétisation pour les adultes en situation d'illettrisme, des cercles d'études où l'on débat de sujets sociaux, économiques ou culturels, et des colonies de vacances à vocation éducative. L'objectif est de donner aux individus les moyens de comprendre leur environnement et de prendre part à la vie collective.

Enfin, la militance : les centres sociaux du Rhône sont portés par une dimension d'engagement héritée des mouvements sociaux et chrétiens des années 1920-1950. L'influence du Sillon de Marc Sangnier, le rôle des syndicats ouvriers (CFTC, CGT), l'engagement des assistantes sociales formées à l'École de Service Social du Sud-Est — toutes ces forces convergent pour faire des centres sociaux des lieux de combat pour la justice sociale.

La période 1976-2004 : Marie-Jeannette Rat-Patron, déléguée de la Fédération

Marie-Jeannette Rat-Patron elle-même a été une actrice majeure de la Fédération du Rhône pendant près de trois décennies. D'abord animatrice, puis déléguée de la Fédération de 1976 à 2004, elle a vécu de l'intérieur les transformations profondes des années 80 (crise économique, politique de la ville, émeutes des Minguettes), des années 90 (professionnalisation, montée de la précarité) et des années 2000 (développement social local, pouvoir d'agir). Sa connaissance intime du réseau rhodanien, nourrie par vingt-huit années de terrain, confère à ses écrits historiques une profondeur et une sensibilité rares. C'est après son départ de la Fédération qu'elle a consacré trois années de recherches archivistiques à retracer les origines du réseau, dans le cadre de Mémoires Vives.

Le réseau aujourd'hui : 76 centres, quatre missions, une mobilisation

Aujourd'hui, la Fédération des centres sociaux du Rhône et de la Métropole de Lyon compte 76 centres adhérents. Elle est installée au 13 rue Jean Bourgey à Villeurbanne (anciennement au 138 cours Émile Zola dans la même ville).

La Fédération s'articule autour de quatre grandes missions : soutenir et accompagner le réseau selon les valeurs de lien et de solidarité, faciliter les échanges et le travail collaboratif, représenter les centres sociaux et assurer la promotion du projet « centre social », et développer les partenariats institutionnels et associatifs.

Son conseil d'administration, composé de bénévoles élus en Assemblée Générale, rassemble des administrateurs et des professionnels de centres sociaux, ainsi que des représentants des institutions, des syndicats et des associations familiales. La durée du mandat est de trois ans, renouvelable trois fois. Le bureau supervise la vie quotidienne de la Fédération et prépare les dossiers et décisions du conseil d'administration.

L'équipe professionnelle comprend un délégué fédéral en charge des partenariats et de la représentation, ainsi que des chargés de mission thématiques couvrant la transition écologique, le bien vieillir, l'inclusion numérique, la petite enfance et la jeunesse. Les groupes géographiques (centres sociaux de Lyon, de Villeurbanne, de la périphérie) permettent une animation de proximité.

La Fédération du Rhône a été pionnière dans plusieurs domaines. Elle a contribué à la création du SENACS, l'observatoire des centres sociaux, d'abord outil régional (SERACS) créé en 2011 par l'union Auvergne-Rhône-Alpes Centres Sociaux et la CAF du Rhône, avant d'être étendu au territoire national à partir de 2013. Les centres sociaux du Rhône portent aussi 56 Établissements d'Accueil du Jeune Enfant (EAJE), ce qui en fait un acteur majeur de la petite enfance dans la métropole.

Les centres sociaux du Rhône sont aujourd'hui confrontés à une situation budgétaire très tendue. En 2024, trois quarts des 78 centres sociaux du département étaient en déficit, nécessitant plus d'un million et demi d'euros de financements supplémentaires. La Fédération a organisé une mobilisation devant la préfecture du Rhône, réunissant plus de 530 professionnels, bénévoles et partenaires, sous le slogan « Les centres sociaux sont sous l'eau ! ».

La Fédération du Rhône gère également un centre de documentation riche en archives. Les fonds de plusieurs centres sociaux du département ont été déposés aux Archives départementales du Rhône : sous-série 92 J (centre social de Vaise), 94 J (centre social du Point-du-Jour), 95 J (centre social de Ménival), 194 J (Fédération départementale), 202 J (Centre social de La Ferrandière à Villeurbanne, 1959-2007), 203 J (Centre social de Lyon-Mermoz, 1968-2007), 206 J (centre social et culturel de Craponne). Ces fonds, parmi les rares archives de centres sociaux collectées par des services d'archives publics en France, offrent la possibilité d'étudier le fonctionnement et le public des centres sociaux en milieu urbain, notamment durant les décennies 1970-1980.

Les 50 ans de la Fédération (2013) : un moment de mémoire et de fierté

En 2013, la Fédération du Rhône a célébré ses 50 ans d'existence. Cet anniversaire a été l'occasion de revenir sur le chemin parcouru depuis l'assemblée constitutive de 1963. Un discours introductif de la fête des 50 ans a été prononcé, rappelant les combats, les réussites et les défis traversés en un demi-siècle. Le document « L'histoire des origines des centres sociaux et de la Fédération du Rhône », rédigé par Marie-Jeannette Rat-Patron, a été largement diffusé à cette occasion, permettant aux acteurs d'aujourd'hui de se réapproprier leur histoire.

Cet anniversaire a aussi été l'occasion de mesurer le chemin parcouru : de huit centres fondateurs en 1963, la Fédération est passée à 76 adhérents en 2013, couvrant l'ensemble du territoire du Rhône et de la Métropole de Lyon. Des quartiers ouvriers d'après-guerre aux grands ensembles des années 60-70, puis aux quartiers en politique de la ville des années 80-2000, les centres sociaux du Rhône ont accompagné toutes les mutations de la société lyonnaise.

Le cinquantenaire a aussi permis de rendre hommage aux figures qui ont marqué l'histoire de la Fédération : les déléguées successives (dont Marie-Jeannette Rat-Patron), les présidents et présidentes du conseil d'administration, les directeurs et directrices de centres sociaux qui ont fait vivre le réseau au quotidien, et les milliers de bénévoles qui, année après année, donnent de leur temps et de leur énergie pour animer la vie sociale des quartiers.

← Page précédente Sommaire du dossier Page 10 : L'UCS 13 →