Histoire des Centres Sociaux — page 10
Le fédéralisme en action :
l'Union des Centres Sociaux des Bouches-du-Rhône (UCS 13)
Histoire des Centres Sociaux et Socioculturels en France, des années 70 à aujourd'hui — par Patrice Chauveau
L'émergence des centres sociaux dans les Bouches-du-Rhône : une histoire qui remonte à 1927
L'histoire des centres sociaux dans les Bouches-du-Rhône est particulièrement riche, marquée par le contexte spécifique de Marseille et de son agglomération. Des recherches approfondies, menées notamment dans le cadre du GREHSS (Groupe de Recherche en Histoire Sociale et de la Santé), ont permis de documenter l'émergence des centres sociaux dans le département, de l'après-guerre à la fin des années soixante-dix.
Les premières structures remontent aux années 1920, avec la création par l'association « Maison de l'Enfance et de la Famille » de « résidences sociales » dans plusieurs groupes d'HBM (habitations à bon marché). Selon l'article 1 de ses statuts, cette association vise l'amélioration des conditions de vie des familles populaires. Entre 1927 et 1943, elle crée 14 centres, parfois désignés sous le nom de « résidences sociales ». L'association adhère à la Fédération française des Centres Sociaux dès 1931.
L'année 1954 marque un tournant pour la CAF des Bouches-du-Rhône. Pour la première fois, une ligne budgétaire est inscrite pour le soutien aux centres sociaux. Le débat au sein du conseil d'administration est vif. Certains administrateurs estiment que le principe du centre social, « basé sur le voisinage », ne peut « s'adapter à la vie méridionale » ; un autre « critique en général le centre social parce qu'il est basé sur le voisinage et que ses principes ne se soutiennent pas dans une grande ville ». Mais d'autres rétorquent que le centre social a pour but « de donner de la vie à un quartier ». Le président tranche en faveur du développement :
« Je propose de faire un essai car à mon sens, ces centres répondent à une nécessité et, de ce fait, nous participerions à une expérience pilote. »
La proposition est votée par sept voix contre deux.
À partir de cette date, la CAF 13 structure sa politique en distinguant les subventions d'équipement des subventions de fonctionnement, et en apportant son appui financier à la construction et à l'aménagement des centres sociaux. Des centres sont créés ou soutenus dans cette période : ceux de la Maison de l'Enfance et de la Famille, ceux de l'Union Mutualiste de la CGT, le centre social de la Gavotte, et d'autres.
La Convention Cadre : un modèle de partenariat unique en France
L'un des traits les plus distinctifs des Bouches-du-Rhône est la mise en place, dès le milieu des années 1980, d'une Convention Cadre des centres sociaux, dispositif partenarial innovant qui associe l'État, la CAF, les collectivités territoriales et les fédérations. Ce modèle, sans équivalent ailleurs en France, illustre la capacité des acteurs marseillais à inventer des formes de coopération originales face à l'ampleur des besoins sociaux.
Dès le milieu des années 1980, des travaux émergent autour d'un document d'engagement réciproque pour apporter un soutien aux centres sociaux de la ville de Marseille. Le 25 juillet 1994, une première convention est signée entre l'État, la CAF 13 et la ville de Marseille.
Le 19 mai 2000, cette convention est considérablement élargie avec l'engagement de nouveaux signataires : l'État, la Région PACA, le Département des Bouches-du-Rhône, le FASILD (Fonds d'Action et de Soutien pour l'Intégration et la Lutte contre les Discriminations), la CAF 13 et sept communes du département (Aix-en-Provence, La Ciotat, Les Pennes-Mirabeau, Marseille, Miramas, Port-de-Bouc et Septèmes-les-Vallons). Par la suite, la convention s'enrichit encore : la commune d'Arles et les fédérations d'Education Populaire deviennent signataires en 2015, puis la Métropole Aix-Marseille-Provence intègre le dispositif. En 2019, un avenant accueille la commune de Tarascon, la MSA Provence-Azur et la CARSAT Sud-Est.
Initiée et coanimée par l'UCS 13 et la CAF 13, cette Convention Cadre remplit plusieurs fonctions essentielles : assurer un soutien à l'animation de la vie sociale à travers une méthodologie de Développement Social Local (DSL) dans une logique de concertation, apporter un soutien financier complémentaire et pluriannuel en contrepartie d'exigences accrues, pérenniser le fonctionnement des équipements sociaux, et créer des dispositifs innovants comme le Groupement Des Employeurs Associatifs 13 (GDEA 13) ou la procédure mutualisée de recrutement des directeurs. Un Schéma Directeur de l'Animation de Vie Sociale, adossé à la Convention Cadre, permet une vision partagée et concertée des politiques du département.
L'UCS 13 aujourd'hui : un réseau 100 % associatif
L'Union des Centres Sociaux des Bouches-du-Rhône (UCS 13) regroupe aujourd'hui environ 53 centres sociaux et espaces de vie sociale adhérents, qui partagent les mêmes valeurs : solidarité, dignité humaine et démocratie. L'ensemble des centres sociaux du département sont gérés par des associations d'habitants, ce qui constitue une particularité remarquable par rapport à d'autres départements où coexistent gestion associative, municipale et CAF.
Dans le département, 58 centres sociaux sont agréés sur Marseille et 39 sur les autres communes. Les besoins sociaux sont considérables : près de 20 % de la population vit dans les quartiers prioritaires de la politique de la ville. Les problématiques principales sur les territoires des centres sociaux sont liées à la précarité économique, à l'isolement social, aux difficultés d'accès aux droits et aux enjeux éducatifs.
L'UCS 13 anime des commissions de travail thématiques (sport, santé et bien-être, jeunesse, numérique) et met en œuvre un Projet fédéral 2024-2028 intitulé « Une société plus juste », qui se décline en trois axes : un réseau porteur de messages politiques et de positionnements sociétaux, un réseau ouvert qui agit, invente et rassemble, et un réseau d'apprentissage plus solidaire, plus collectif et plus horizontal.
L'Union est membre de l'Union Régionale des fédérations des centres sociaux PACA, aux côtés de la Fédération des centres sociaux de Vaucluse, de la Fédération des centres sociaux du Var et de l'Union des centres sociaux des Hautes-Alpes. L'Union régionale, dont la déléguée est Emmanuelle Feldman, regroupe plus de 90 centres sociaux dans la région. Le délégué de l'UCS 13 est Joseph Richard Cochet, accompagné de Maryne Dupuis Maurin comme déléguée adjointe.
Parmi les actions remarquables de l'UCS 13, on peut citer le projet « Défi Déconnexion » (encourager les habitants, notamment les jeunes, à réduire leur usage des écrans — avec une évaluation de l'impact social réalisée après chaque édition), la course « La Marseillaise des Femmes » et le projet « Je cours donc je suis » (sport, santé et bien-être), le GDEA 13 (mutualisation des emplois entre centres sociaux), ainsi que des projets inter-centres impliquant de nombreuses structures (par exemple, le projet associant les centres sociaux de La Capelette, du Grand Canet, de Saint-Gabriel, de Sainte-Élisabeth, d'Air Bel, d'Agora, de Roy d'Espagne et de 1,2,3 Petits Pas).
Le Groupement des Employeurs Associatifs 13 : une innovation structurante
Le GDEA 13 mérite une attention particulière car il illustre la capacité d'innovation du réseau marseillais. Ce dispositif de mutualisation des emplois permet à plusieurs centres sociaux de partager des postes de professionnels qualifiés — une réponse concrète aux difficultés de financement et de recrutement qui touchent les petites structures. Créé dans le cadre de la Convention Cadre, le GDEA 13 facilite l'accès à des compétences spécialisées (comptabilité, gestion de projet, animation thématique) que chaque centre ne pourrait pas financer seul.
De même, la procédure mutualisée de recrutement des directeurs, mise en place par l'UCS 13 en partenariat avec la CAF 13, est un outil innovant qui garantit la qualité des recrutements tout en allégeant la charge des associations gestionnaires. Cette procédure, qui associe les administrateurs bénévoles et les professionnels dans un cadre structuré, contribue à la professionnalisation du réseau.
Les défis spécifiques du contexte marseillais
Le contexte marseillais pose des défis particulièrement aigus aux centres sociaux. Marseille est une ville marquée par de profondes inégalités territoriales : les écarts de revenus et de conditions de vie entre les quartiers sud (plus aisés) et les quartiers nord (concentrant les difficultés sociales) sont parmi les plus importants de France. Les centres sociaux, implantés principalement dans les quartiers les plus défavorisés, sont en première ligne face à ces inégalités.
Les problématiques de violence urbaine et de trafics de drogue, qui touchent certains quartiers nord de Marseille, compliquent le travail des centres sociaux. Malgré ces difficultés, les équipes font preuve d'un engagement remarquable. Le centre social Lucia Tichadou, à Port-de-Bouc, illustre cette résilience : inauguré en février 1983, il a traversé plus de quarante ans d'histoire, s'adaptant aux évolutions du territoire et des populations.
La question de la jeunesse est un enjeu central. L'UCS 13 anime un « Réseau Jeunesse » départemental et a adopté une motion « Plus de place pour les jeunes ! » en écho aux orientations nationales de la FCSF. Le dispositif du service civique est largement utilisé : de jeunes volontaires, comme Houari, « jeune moteur du Réseau Jeunesse de l'UCS 13 », contribuent à la dynamique des centres et trouvent dans cette expérience un tremplin vers l'engagement citoyen.
L'UCS 13 participe aussi activement au plaidoyer national du réseau des centres sociaux. Sa présidente et sa directrice ont témoigné lors de la rencontre nationale avec les financeurs, illustrant par des exemples concrets la réalité quotidienne des centres sociaux marseillais et les enjeux de cohésion sociale auxquels ils répondent.
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