Mémoire Vivante des Trente Glorieuses / Années 70-80

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Histoire des Centres Sociaux — page 11
Les historiens du réseau :
Durand, Maguin, Eloy, Rat-Patron et Mémoires Vives

Histoire des Centres Sociaux et Socioculturels en France, des années 70 à aujourd'hui — par Patrice Chauveau

Une histoire vécue, mais aussi écrite et transmise

L'histoire des centres sociaux n'est pas seulement vécue : elle est aussi écrite, racontée, transmise. Plusieurs figures ont consacré une part importante de leur vie à documenter cette histoire, à rassembler les archives, à recueillir les témoignages. Leur travail est précieux, car il donne aux acteurs d'aujourd'hui une conscience de leurs racines et une compréhension des chemins parcourus. Comme le souligne Marie-Jeannette Rat-Patron :

« Comprendre l'histoire des centres sociaux, c'est comprendre celle de la société française : ses avancées, ses ruptures. Il y a beaucoup à inventer à partir des imprévus, des malentendus et des conflits, effets naturels des engagements et des confrontations. »

Robert Durand : « Histoire des Centres Sociaux — Du voisinage à la citoyenneté »

Robert Durand est incontestablement l'historien de référence des centres sociaux en France. Son ouvrage « Histoire des Centres Sociaux : Du voisinage à la citoyenneté », publié pour la première fois en 1996 aux éditions Syros, est le premier travail d'ensemble réalisé sur les origines des centres sociaux en France depuis le début du 20e siècle et le développement du réseau fédéral depuis 1922.

Durand n'est pas un universitaire étranger à son sujet. Il a été conseiller technique à la direction de l'action sociale de la Caisse nationale des Allocations Familiales (CNAF) et délégué, membre du secrétariat national de la Fédération des centres sociaux et socioculturels de France. Il connaît donc intimement les rouages institutionnels, les tensions entre acteurs, et les réalités de terrain qu'il décrit. Ce double positionnement — à la fois praticien et chercheur — confère à son ouvrage une profondeur et une authenticité rares.

Le contenu de l'ouvrage : un siècle d'histoire

Le livre est structuré autour de grandes périodes qui scandent l'histoire des centres sociaux. Il commence par l'analyse du champ social dans lequel ils s'inscrivent, montrant comment la « question sociale » — c'est-à-dire l'ensemble des problèmes posés par la pauvreté, l'exclusion et les inégalités dans une société en pleine mutation industrielle — a constitué le terreau d'où sont nés les centres sociaux. Durand montre comment, au 19e siècle, le développement sauvage de l'économie industrielle s'est accompagné d'un accroissement et d'une aggravation de la misère, notamment dans les grandes villes. Les nouveaux pauvres sont des travailleurs dont la misère est causée par l'organisation même de l'appareil de production.

L'ouvrage explore ensuite « l'invention du centre social », en montrant ce qui le distingue fondamentalement des œuvres de charité (qui visent une aide individuelle et caritative) et des services sociaux publics (qui traitent les problèmes de manière sectorielle). Le centre social se caractérise par une approche globale (agir sur tous les aspects de la vie quotidienne), la participation des habitants (qui ne sont pas de simples bénéficiaires mais des acteurs de leur propre émancipation), l'ancrage dans le voisinage (le centre social est implanté dans un quartier), et l'attention au quotidien (des actions concrètes et accessibles à tous).

Durand retrace ensuite le « temps des pionniers » (1897-1945), en montrant comment les premières résidences sociales et centres sociaux ont émergé dans les quartiers populaires, portés par des femmes engagées (Marie-Jeanne Bassot, les résidentes sociales), des militants chrétiens sociaux, des féministes et des intellectuels. Il montre aussi comment, pendant la Seconde Guerre mondiale, certains centres sociaux ont joué un rôle dans la Résistance, en cachant des réfractaires et en organisant des réseaux de solidarité.

La partie centrale du livre est consacrée au « temps des réalisations » (1946-1983), période de reconnaissance, de structuration et de professionnalisation. Durand analyse en détail le rôle des CAF comme principaux financeurs, la montée en puissance de la Fédération nationale, l'essor des grands ensembles et l'implantation massive des centres sociaux dans les quartiers de HLM, la professionnalisation des équipes (avec le passage des « résidentes sociales » aux animateurs socio-culturels diplômés), et les grands congrès nationaux qui ont ponctué cette période (notamment le Congrès de 1974, qui adopte une charte des centres sociaux).

Enfin, Durand aborde le « temps des turbulences » (à partir de 1984), avec la décentralisation de l'agrément vers les CAF locales, la multiplication des dispositifs sectoriels, les mutations du militantisme associatif, et la nécessité pour les centres sociaux de se redéfinir comme des espaces de citoyenneté. Il analyse en particulier le Congrès de La Rochelle (1992), où les centres sociaux réaffirment leur attachement à la participation, à l'ouverture et à la démocratie locale, et se définissent comme des lieux où les habitants ne sont pas de simples usagers mais des acteurs de leur propre destin.

L'apport majeur : l'interface entre habitants et pouvoirs publics

L'un des apports fondamentaux de l'ouvrage est de montrer que le centre social occupe une position originale dans le paysage institutionnel français. Durand écrit que la place du centre social se situe dans l'interface entre les attentes et initiatives de la population et les politiques des services et des pouvoirs publics. Le centre social est du côté de la « demande sociale », c'est-à-dire du côté des habitants dont il aide l'expression, mais il est aussi le lieu de mise en œuvre des politiques publiques. Son rôle est de contribuer à l'articulation de ces deux dynamiques. C'est cette position originale qui, jointe à l'utilité spécifique de son approche collective et globale, fait du centre social un outil unique de lutte contre l'exclusion.

Les éditions successives

Le livre connaît plusieurs éditions, enrichies et actualisées. Après la première édition de 1996 (Syros), une nouvelle édition paraît en 2001, puis en 2006 aux éditions La Découverte, dans la collection « Alternatives sociales ». La création de l'association Mémoires Vives en 1997 soutient l'intérêt pour l'ouvrage. La dernière édition (2013) comporte une préface de Jacques Eloy et une postface d'Henri Colombani, délégué général adjoint de la FCSF, qui écrit : « Sans les centres sociaux, beaucoup de quartiers seraient aujourd'hui des déserts sociaux. Ils sont un rempart contre l'isolement et la précarité. »

L'ouvrage reste aujourd'hui la référence incontournable pour quiconque souhaite comprendre d'où viennent les centres sociaux, pourquoi ils fonctionnent comme ils le font, et quels défis ils doivent relever. Comme le résume Durand lui-même :

« Les centres sociaux sont une forme totalement originale de lutte contre l'exclusion, car contrairement aux politiques sociales qui proposent généralement un traitement individuel et sectoriel des problèmes, le centre social développe une approche collective et globale. »

La spécificité française mise en lumière par Durand

Durand met en évidence une spécificité des centres sociaux français par rapport à leurs homologues anglo-saxons : la place centrale accordée à la famille. Cette orientation s'explique par l'héritage du catholicisme social (les premiers centres sont souvent portés par des militants chrétiens qui voient dans la famille le noyau de la société) et par la tradition associative familiale (les associations familiales, comme l'UNAF, jouent un rôle clé dans la création des centres sociaux). Cette dimension familiale sera institutionnalisée par les circulaires CNAF, qui associeront durablement les centres sociaux à la politique familiale des CAF.

Durand montre aussi comment le fédéralisme a été une force structurante pour le réseau. Dès 1922, la création de la Fédération Nationale a permis de coordonner les actions, de défendre les intérêts communs auprès des pouvoirs publics, de promouvoir une vision partagée, et de former les professionnels et les bénévoles. Le fédéralisme a permis aux centres sociaux, malgré leur extrême diversité (statuts, territoires, publics, histoires), de se reconnaître dans un projet commun et de peser collectivement dans les débats de société.

L'impact de l'ouvrage sur le réseau

La publication de « Histoire des centres sociaux » en 1996 a eu un impact considérable sur le réseau. Pour la première fois, les acteurs des centres sociaux disposaient d'un ouvrage de référence qui leur permettait de situer leur action dans une perspective historique longue. L'ouvrage a été largement utilisé dans les formations (notamment l'AFNR — Adaptation à la Fonction pour les Nouveaux Responsables — proposée par la FCSF), dans les processus d'élaboration des projets sociaux, et dans les démarches de sensibilisation des partenaires institutionnels.

La création de Mémoires Vives en 1997, un an après la publication du livre, témoigne de l'élan que celui-ci a suscité dans le réseau. Comme le note le site de Mémoires Vives : « Le livre de Robert Durand est le premier travail réalisé sur les origines des centres sociaux en France. La création de Mémoires Vives en 1997 soutient l'intérêt pour le livre. » Un usager du Centre Social de la Croix-Rousse à Lyon témoigne : « Le centre social, c'est un peu comme une deuxième maison. On y vient pour apprendre, pour rencontrer du monde, pour se sentir moins seul. » C'est exactement cette réalité quotidienne que Durand a su restituer dans toute sa richesse historique.

Paul Maguin : « Une histoire des centres sociaux de France »

Paul Maguin est une autre figure essentielle de la mémoire des centres sociaux. Délégué pendant des décennies de la Fédération des centres sociaux de la Loire, basé à Saint-Étienne, il a consacré une grande partie de sa vie à la recherche historique sur les centres sociaux, avec une rigueur et une passion qui lui ont valu le respect de l'ensemble du réseau.

En 2004, il publie une brochure dense et documentée intitulée « Une histoire des centres sociaux de France ». Ce document de synthèse, rédigé à partir des acquis du colloque national de 2001 de Mémoires Vives, retrace la chronologie des principaux événements et propose une problématique originale concernant les relations entre la société et les centres sociaux. En se référant à trois ouvrages majeurs sur l'histoire des centres sociaux, Maguin croise l'évolution des centres avec les grandes transformations sociales, politiques et économiques de la France.

Le texte de Maguin met en lumière plusieurs périodes clés. Il rappelle que les centres sociaux apparaissent au 19e siècle dans le contexte de la « question ouvrière », que la pauvreté des prolétaires n'est pas liée à l'impossibilité de travailler mais à l'organisation même de l'appareil de production. Il montre comment les centres sociaux se situent à la croisée de plusieurs courants : le modernisme social d'inspiration chrétienne (passant par la stricte neutralité confessionnelle des œuvres), les mouvements d'Education Populaire nés de la Résistance et du Front Populaire, et les politiques familiales portées par les CAF et les MSA.

Maguin souligne aussi une tension qui traverse toute l'histoire des centres sociaux : d'un côté, les commandes institutionnelles sectorielles visant des populations ciblées, de l'autre, la vocation d'animation globale et participative qui fait l'identité des centres. Il observe que « confrontés aux besoins urgents des populations, privés des militants qui leur permettaient dans les années 50-70 de mener cette animation globale, les centres sociaux ont été soumis à un dilemme permanent. »

Maguin est également l'auteur de « Construction et mutations d'un réseau militant. Les centres sociaux de la Loire. 1921-1971 » (Université de la Vie associative, Saint-Étienne, 2009), un ouvrage qui plonge dans l'histoire locale d'un réseau départemental particulièrement dynamique. Il y poursuit des recherches pour mieux comprendre comment, par exemple, le Foyer populaire du quartier stéphanois de Valbenoîte s'est transformé en centre social dans les années 70.

Paul Maguin a été le président actif de Mémoires Vives – Centres Sociaux de 2001 à 2006 (puis administrateur jusqu'en 2009). Il est décédé un 11 novembre à Saint-Étienne, après avoir été, pendant des décennies, un pilier du réseau stéphanois et national. Jacques Eloy, qui lui a succédé à la présidence de Mémoires Vives, lui a rendu un vibrant hommage lors de ses funérailles, saluant en lui « l'esprit historien, qualité qui n'est pas la plus répandue chez les militants, emportés qu'ils sont par le présent et le futur de leur action ». Eloy a rendu hommage à « la rigueur que tu mettais à rassembler minutieusement les informations et à recueillir des témoignages. Non pas, par esprit méthodologiste ou pour accumuler des descriptions, mais pour être en mesure de caractériser le sens historique de l'action portée par les militants et leurs réseaux. »

L'approche de Maguin : croiser histoire locale et histoire nationale

Ce qui distingue Maguin des autres historiens du réseau, c'est sa capacité à articuler l'histoire locale (celle des centres sociaux de la Loire) et l'histoire nationale (celle du mouvement dans son ensemble). Son travail sur les centres sociaux stéphanois montre comment les grandes tendances nationales — la montée de l'animation socioculturelle dans les années 60, la crise de l'insertion dans les années 80, la professionnalisation des années 90 — se sont traduites concrètement dans un réseau départemental, avec ses spécificités, ses acteurs et ses conflits propres.

Dans sa brochure de 2004, Maguin propose une périodisation de l'histoire des centres sociaux en trois temps : le temps de la « question sociale » (19e siècle–1945), le temps de l'animation socioculturelle et de la croissance (1945-1980), et le temps des mutations et des turbulences (après 1980). Il montre que les centres sociaux se situent à la croisée de plusieurs constellations de l'Education Populaire. Il rappelle les organisations lancées de 1951 à 1954 — MLO, CCO, APF — et plus tardivement Culture et Liberté (1971), dont les militants « appartiennent aux classes populaires, et non à la bourgeoisie ». Cette dimension populaire du militantisme des centres sociaux, parfois oubliée dans les récits officiels, est pour Maguin un élément fondamental.

Le document de Maguin est aussi précieux parce qu'il reprend intégralement les textes fondateurs du réseau — Charte des centres sociaux de 1974, Charte fédérale de 2000 — et les met en perspective historique. Il montre comment les trois valeurs fondatrices (dignité humaine, solidarité, démocratie) se sont construites progressivement, au fil des expériences de terrain et des congrès nationaux.

Enfin, Maguin a joué un rôle dans la transmission de mémoire : lors des séminaires de Mémoires Vives, il a été à la fois chercheur et témoin, apportant un regard à la fois rigoureux et engagé sur les décennies qu'il avait vécues comme acteur.

Jacques Eloy et les « Six portes d'entrée dans l'histoire »

Jacques Eloy est le président de l'association Mémoires Vives – Centres Sociaux depuis 2011, après avoir succédé à Malou Rousselet (présidente de 2006 à 2011) et à Paul Maguin. Historien passionné, membre du conseil d'administration de la FCSF, il s'est imposé comme la figure de référence pour la connaissance des premières décennies des centres sociaux en France.

Un chercheur engagé dans les origines du mouvement

Eloy s'intéresse particulièrement à la période 1896-1939 et cherche à qualifier en quoi les « Maisons sociales » puis les « Résidences sociales » se différencient des formes d'action caritatives de l'époque. Il montre que les pionnières des centres sociaux — Marie Gahéry (Œuvre sociale de Popincourt, 1896), Mercédès le Fer de la Motte (Maisons sociales), puis Marie-Jeanne Bassot (Résidences sociales et fondatrice de la FCSF) — ont inventé une forme d'intervention sociale radicalement nouvelle, fondée sur la résidence au milieu des populations (les « résidentes » vivaient sur place), l'accueil inconditionnel des familles, et la volonté de créer du lien entre les habitants plutôt que de les « assister ».

Les « Six portes d'entrée dans l'histoire des centres sociaux »

Eloy propose « Six portes d'entrée dans l'histoire des centres sociaux ouvrant à la compréhension du projet qu'ils portent aujourd'hui ». Cette approche pédagogique, conçue pour les acteurs contemporains du réseau (bénévoles, professionnels, administrateurs), permet de comprendre d'où viennent les centres sociaux et pourquoi ils fonctionnent comme ils le font. Chaque « porte » ouvre sur une dimension essentielle du projet : les origines sociales et philosophiques du mouvement, le rôle des pionnières, la construction du fédéralisme, l'inscription dans l'Education Populaire, la relation avec les institutions publiques, et la dimension démocratique et participative.

Des conférences et des publications marquantes

Eloy a donné de nombreuses conférences sur l'histoire des centres sociaux. Lors des Journées du Patrimoine 2010, il a présenté une conférence à la Résidence sociale de Levallois-Perret, haut lieu historique fondé avec le concours de Marie-Jeanne Bassot, intitulée « La Résidence sociale de Levallois-Perret — un haut lieu emblématique de l'action sociale ».

En 2021, il a rédigé un article de référence publié dans la revue « Vie Sociale » (n°211) sur « L'engagement initial des centres sociaux dans l'action sociale et l'éducation populaire (1880-1910) », explorant les racines profondes du mouvement et montrant comment le développement de l'Education Populaire en France est lié à la place, reconnue ou déniée, des centres sociaux.

Eloy est également l'auteur de nombreuses biographies d'acteurs historiques du réseau, progressivement mises en ligne sur le site de Mémoires Vives. Il rédige de courtes biographies des personnalités qui ont contribué au développement des centres sociaux, depuis les pionnières du début du 20e siècle jusqu'aux délégués et militants des décennies récentes.

Son rôle au sein du conseil d'administration de la FCSF, où Mémoires Vives dispose d'un siège d'associé depuis 2011, lui permet de porter la dimension historique au cœur des réflexions stratégiques du réseau.

La transmission comme mission

Pour Eloy, l'histoire n'est pas une fin en soi : c'est un outil de formation et de mobilisation. Il a été particulièrement actif dans les formations de la FCSF destinées aux nouveaux responsables de centres sociaux (le parcours AFNR), où il intervient pour présenter l'histoire du mouvement. Sa conviction est que les professionnels et les bénévoles d'aujourd'hui, pour bien comprendre le sens de leur engagement, ont besoin de connaître les combats, les réussites et les échecs de leurs prédécesseurs.

Eloy a aussi contribué à faire le lien entre la recherche universitaire et le monde des centres sociaux. Il a sollicité et collaboré avec des chercheurs reconnus — Laurent Besse, Bruno Duriez, Jacques Ion, Patrick Kamoun, Dominique Loiseau, Henri Pascal, Thibault Tellier, Paul Wallez — pour enrichir la connaissance de l'histoire des centres sociaux par des apports scientifiques rigoureux. Cette démarche de « recherche-action historique » est une spécificité de Mémoires Vives, qui associe toujours les praticiens (témoins-acteurs) et les chercheurs dans ses travaux.

Enfin, Eloy a contribué à préserver la mémoire des « grands témoins » du réseau en collectant leurs témoignages avant qu'il ne soit trop tard. Des figures comme Jacqueline Ancelin, Patrick Bonneau, Jean Busson, Jean-François Canto, René Chaigneau, Bernard Dumas, Gabriel d'Elloy, Jean-Paul Ferrand, Serge Gerbaud, Paul Masson, Alphonse Pierre, Denis Piffeteau, Michel Zapata ont été sollicités lors des séminaires de Mémoires Vives pour partager leurs souvenirs et leur analyse des décennies qu'ils ont vécues. Ces témoignages constituent un patrimoine oral irremplaçable.

L'association Mémoires Vives – Centres Sociaux

L'association Mémoires Vives – Centres Sociaux (MVCS) a été créée en 1997, un an après la publication de l'ouvrage fondateur de Robert Durand, pour prolonger et amplifier le travail de mémoire. Sa création témoigne d'une prise de conscience au sein du réseau : l'histoire des centres sociaux est un patrimoine fragile qu'il faut sauvegarder, documenter et transmettre aux nouvelles générations de militants et de professionnels.

Objet et missions

L'association a pour but d'organiser le recueil et la conservation des archives des centres sociaux et de leurs fédérations, de produire des travaux d'histoire (recherches, publications, colloques, séminaires), et de soutenir les pratiques mémorielles dans les centres sociaux (recueil de témoignages, expositions, actions intergénérationnelles autour de la mémoire des quartiers).

Mémoires Vives est attentive aux pratiques de mémoire des centres sociaux sous toutes leurs formes : recueil de témoignages des « mémoires vivantes » et recherche de documents à l'occasion d'un anniversaire, d'une rétrospective de quartier, d'actions intergénérationnelles ou patrimoniales, de l'accompagnement d'une opération de restructuration urbaine, de l'accueil de nouveaux habitants, ou de la formation de nouveaux militants. L'association veut faciliter la coopération entre les acteurs des centres sociaux et les historiens, chercheurs, archivistes et enseignants.

Les présidents et le bureau

Les présidents successifs ont marqué l'association de leur empreinte. Paul Maguin en a été le premier président actif (2001-2006), impulsant les premières grandes recherches historiques. Malou Rousselet et Danielle Dubois ont ensuite présidé et animé l'association pendant cinq années d'engagement actif, contribuant à accroître son audience. En 2011, Jacques Eloy prend la présidence, avec un bureau composé d'Henry Colombani (vice-président), Suzanne Kneubühler (secrétaire), Marie-Jeannette Rat-Patron (secrétaire adjointe), Brigitte Beaulieu (trésorière), Danielle Dubois-Gentil (trésorière adjointe), et Malou Rousselet et Paul Maguin comme membres du bureau.

La numérisation du patrimoine documentaire

MVCS a mené un travail considérable de numérisation des publications historiques de la Fédération nationale, en partenariat avec le CEDIAS-Musée Social et la Bibliothèque nationale de France (BnF, via Gallica). Les revues « Nos voisins, nos amis » (1946-années 1960), « Centres sociaux » (années 1960-1980) et « Ouvertures » (années 1980-2003) sont ainsi progressivement rendues accessibles au public. Ces publications constituent un fonds documentaire inestimable, témoignant des préoccupations, des débats et des réalisations de chaque époque.

Les séminaires et colloques

L'association anime des séminaires thématiques qui explorent les différentes périodes de l'histoire des centres sociaux. La série « Les années 1980-2000 » a examiné le thème « Les centres sociaux et l'insertion sociale/économique à l'heure du RMI ». Lors des séminaires de 2011, ont été sollicités des chercheurs (Laurent Besse, Bruno Duriez, Jacques Ion, Patrick Kamoun, Dominique Loiseau, Henri Pascal, Thibault Tellier, Paul Wallez), des témoins des décennies étudiées (Jacqueline Ancelin, Patrick Bonneau, Jean Busson, Jean-François Canto, René Chaigneau, Bernard Dumas, Gabriel d'Elloy, Jean-Paul Ferrand, Serge Gerbaud, Paul Maguin, Paul Masson, Alphonse Pierre, Denis Piffeteau, Michel Zapata), ainsi que de nombreux acteurs contemporains du réseau.

La sauvegarde des archives : une urgence permanente

La sauvegarde des archives est une préoccupation permanente de Mémoires Vives. L'association a produit un guide pratique sur le traitement des archives des centres sociaux, à l'usage des responsables des centres et de leurs fédérations. Ce travail est d'autant plus important que les archives sont souvent menacées de disparition lors des déménagements, des changements de direction ou des restructurations. Comme le souligne Marie-Jeannette Rat-Patron, qui a elle-même mené un travail considérable de dépouillement d'archives pour reconstituer l'histoire des centres sociaux du Rhône : les sources sont « tributaires des archives dont disposent les centres sociaux et de quelques témoignages », et « de nombreuses découvertes sont à faire, ce qui est un encouragement et un appel à tous ceux, professionnels ou amateurs, que l'histoire intéresse. »

L'accentuation du partenariat entre MVCS et la FCSF s'est concrétisée en 2011 par la création d'un siège d'associé dévolu à MVCS au conseil d'administration de la FCSF. Le site internet de Mémoires Vives (memoiresvives.centres-sociaux.fr) est devenu un portail de référence pour quiconque souhaite s'informer sur l'histoire des centres sociaux et contribuer à la produire.

Les chantiers de recherche en cours

Mémoires Vives anime en permanence plusieurs chantiers de recherche qui témoignent de la vitalité de la démarche historique au sein du réseau. Parmi les thématiques explorées : l'archivage numérique (comment sauvegarder les archives à l'ère du numérique ?), les centres sociaux en Algérie (un pan méconnu de l'histoire coloniale et post-coloniale), les pratiques de mémoire dans les quartiers en rénovation urbaine, et le rôle des femmes dans l'histoire des centres sociaux.

L'association encourage aussi les centres sociaux à profiter des anniversaires (20 ans, 30 ans, 40 ans, 50 ans d'existence) pour organiser des expositions, recueillir des témoignages, constituer des archives et produire des documents historiques. Ces célébrations ne sont pas de simples festivités : elles sont des moments de transmission intergénérationnelle, de renforcement du sentiment d'appartenance et de mobilisation des habitants autour de leur centre social.

Mémoires Vives met également à disposition des outils méthodologiques pour les centres sociaux et les fédérations qui souhaitent entreprendre un travail historique : comment identifier les sources et les témoins, comment conduire des entretiens, comment traiter et conserver les archives, comment rédiger et diffuser les résultats. Marie-Jeannette Rat-Patron a d'ailleurs rédigé, à partir de son expérience rhodanienne, un guide pratique (« Faire l'histoire d'une fédération de centres sociaux : quelques conditions utiles ») disponible sur le site de l'association.

La dimension internationale

Mémoires Vives s'intéresse aussi à la dimension internationale de l'histoire des centres sociaux. Les « settlements » anglais et américains qui ont inspiré le modèle français, les échanges entre fédérations nationales au sein de l'International Federation of Settlements (IFS), les expériences de centres sociaux dans d'autres pays européens (Belgique, Pays-Bas, Italie) font partie du champ d'investigation. Cette perspective comparatiste permet de mieux comprendre la spécificité du modèle français tout en l'inscrivant dans un mouvement mondial de solidarité de proximité.

Marie-Jeannette Rat-Patron : « Les origines des centres sociaux et de la Fédération du Rhône »

Marie-Jeannette Rat-Patron occupe une place singulière parmi les historiens du réseau des centres sociaux. Ancienne animatrice puis déléguée de la Fédération des centres sociaux du Rhône de 1976 à 2004, elle a consacré trois années de recherches archivistiques et d'entretiens, dans le cadre de l'association Mémoires Vives, à retracer l'histoire des origines des centres sociaux dans le département du Rhône.

Un travail de recherche minutieux et pionnier

Son ouvrage, « Les origines des centres sociaux et de la Fédération du Rhône », couvre la période 1919-1973, depuis la création de la Maison des Jeunes de Saint-Alban jusqu'à l'élargissement de la Fédération à l'ensemble des centres sociaux du département. Ce travail se distingue par la rigueur de sa méthode : Rat-Patron a exploré les archives des centres sociaux eux-mêmes (souvent lacunaires, voire inexistantes pour certaines périodes), les comptes rendus du conseil d'administration de la CAFAL de 1947 à 1973, les archives de la Commission d'Action Sociale de 1948 à 1963 (conservées au Centre Régional des Archives Historiques de Vénissieux), les archives de l'histoire du centre social de Thizy écrites par l'historienne Anne Barre, ainsi que de nombreux témoignages de protagonistes de l'époque.

Rat-Patron reconnaît avec honnêteté les limites de son travail : « Ce que j'ai écrit est tributaire des archives dont disposent les centres sociaux et de quelques témoignages. » Elle note aussi que, pour la Fédération du Rhône, « il manque totalement les dix premières années d'existence ; mais des traces se trouvent dans les archives des centres sociaux ou dans celles de la Caisse d'Allocations Familiales. » Cette lucidité méthodologique renforce la crédibilité de son travail.

Le contenu de l'ouvrage : une épopée collective

L'ouvrage retrace les différentes étapes de l'émergence des centres sociaux dans le Rhône. Il commence par la Maison des Jeunes de Saint-Alban (1919), portée par Victor Carlhian et animée par des femmes bénévoles, puis montre comment, entre 1942 et 1950, plusieurs maisons sociales voient le jour dans l'agglomération lyonnaise (Croix-Luizet, Cyprian-les-Brosses, La Demi-Lune, les États-Unis), portées par des acteurs variés : industriels, syndicalistes CFTC, assistantes sociales, familles du Mouvement Populaire des Familles, militants de la Chronique Sociale.

Rat-Patron analyse en profondeur le rôle de la CAFAL dans la structuration du réseau, montrant comment la Caisse est passée du soutien financier à la gestion directe (1957-1963), puis au partenariat à trois (CAFAL, villes, associations) à partir de 1963. Elle met en lumière les tensions entre l'aspiration des centres sociaux à l'autonomie et la tendance des institutions à la standardisation et au contrôle.

Le livre restitue aussi la richesse des personnalités qui ont façonné cette histoire : Germaine Benoît (résidente de la Maison Sociale de Saint-Alban pendant trente ans), Pierre Deletraz (fondateur du dispensaire de Cyprian), Madame Tournier-Leroudier (industrielle engagée dans la Maison Sociale de Croix-Luizet), Joseph Folliet (secrétaire de la Chronique Sociale), les familles bénévoles du Foyer de La Demi-Lune, et bien d'autres.

Les valeurs mises en lumière

Rat-Patron montre que, dès leurs origines, les centres sociaux du Rhône sont portés par quatre valeurs fondatrices : la participation (les habitants sont associés à la gestion via des commissions de travail et des conseils d'administration), l'ouverture (accueil inconditionnel, sans distinction de religion, de nationalité ou de situation sociale), la formation (cours pratiques, ateliers d'alphabétisation, cercles d'études), et la militance (engagement pour la justice sociale, hérité du christianisme social, du syndicalisme et des mouvements d'Education Populaire).

Elle souligne aussi que l'histoire des centres sociaux du Rhône est celle d'un enchaînement d'engagements personnels autant qu'institutionnels : « La 'fabrication' de la Fédération n'a pas été linéaire. Elle a été le fruit d'un enchaînement d'actions de terrain, où la force des personnalités a prévalu sur celle des institutions. » Et elle conclut par cette phrase qui résonne comme une invitation :

« Cette histoire des origines nous fait un peu mieux connaître 'd'où vient demain'. »

La portée de l'ouvrage

Le travail de Rat-Patron a une portée qui dépasse le cadre du Rhône. Il constitue un modèle méthodologique pour tous ceux qui souhaitent écrire l'histoire d'une fédération départementale de centres sociaux. Rat-Patron a d'ailleurs rédigé, à partir de son expérience, un guide de démarche à suivre (« Faire l'histoire d'une fédération de centres sociaux : quelques conditions utiles »), mis à disposition sur le site de Mémoires Vives. Ce guide insiste sur la nécessité de préserver les archives, d'identifier les acteurs, de collecter les témoignages, et de prendre connaissance des documents avant de se lancer dans la rédaction.

L'ouvrage est disponible auprès de la Fédération des centres sociaux du Rhône et de la Métropole de Lyon et sur le site de Mémoires Vives. Les archives constituées par Rat-Patron, répertoriées en 2011, font partie du patrimoine documentaire du réseau rhodanien.

Les personnalités mises en lumière par Rat-Patron

L'un des apports les plus précieux du travail de Rat-Patron est la restitution des portraits de personnalités oubliées qui ont façonné l'histoire des centres sociaux lyonnais. Au fil de ses recherches, elle a exhumé des archives et recueilli des témoignages qui permettent de rendre justice à ces femmes et ces hommes de l'ombre.

Victor Carlhian, industriel lyonnais et figure du catholicisme social, fondateur de la Maison des Jeunes de Saint-Alban en 1919, est un personnage central. Inspiré par le Sillon de Marc Sangnier, il investit ses moyens personnels pour créer un lieu d'accueil et d'éducation dans un quartier ouvrier en transformation. Ermelle Ducret, qui anime la Maison des Jeunes avec un groupe de femmes bénévoles, incarne la dimension laïque et ouverte du projet.

Germaine Benoît, résidente de la Maison Sociale de Saint-Alban pendant trente ans (1929-1960), est sans doute la figure la plus émouvante. Assistante sociale de formation, elle a connu personnellement Marie-Jeanne Bassot, la fondatrice de la FCSF, et a été la première administratrice provinciale de la Fédération Nationale (1939). Sa persévérance pendant des décennies, sans subvention d'organismes qui n'existaient pas encore, est saluée par le président Blanchard lors de l'Assemblée Générale de 1964.

Pierre Deletraz, employé aux Usines Delle et syndicaliste CFTC, fondateur du Dispensaire Social de Cyprian-les-Brosses en 1944, illustre une autre source d'engagement : le syndicalisme chrétien ouvrier. Face à la situation sanitaire déplorable de son quartier, il mobilise les ressources locales (entreprises, Secours National, communautés religieuses) pour créer un lieu de soins et de solidarité.

Monsieur Pointu, habitant du quartier des États-Unis, joue pendant une dizaine d'années un grand rôle au sein du conseil d'administration de la CAFAL, défendant les intérêts des centres sociaux depuis la perspective d'un habitant engagé — et non d'un professionnel ou d'un institutionnel.

Ces portraits, et bien d'autres encore, montrent que l'histoire des centres sociaux n'est pas seulement une histoire d'institutions : c'est d'abord une histoire de personnes, de vocations et d'engagements qui transcendent les catégories sociales et professionnelles.

Un éclairage sur les tensions fondatrices

Rat-Patron ne livre pas une histoire édulcorée. Elle montre les conflits, les malentendus, les rapports de force qui ont jalonné la construction du réseau. La tension entre l'autonomie des centres sociaux associatifs et la volonté de contrôle de la CAFAL est un fil rouge de son récit. La démission du président Isnard en 1958, protestant contre la mainmise de la CAF sur la Maison Sociale de Saint-Alban, est un épisode révélateur.

De même, les relations complexes entre les différentes familles idéologiques (catholiques sociaux, syndicats ouvriers, associations familiales, mouvements laïques d'Education Populaire) sont abordées sans faux-semblants. Rat-Patron montre que le consensus autour des valeurs d'ouverture et de participation n'a jamais été acquis d'avance : il a fallu le construire, le défendre, parfois le reconquérir au prix de vifs débats.

Comme elle l'écrit elle-même : « Il y a beaucoup à inventer à partir des imprévus, des malentendus et des conflits, effets naturels des engagements et des confrontations. »

Les travaux collectifs : colloques, séminaires et archives

Au-delà des travaux individuels de Durand, Maguin, Eloy et Rat-Patron, l'histoire des centres sociaux fait l'objet de recherches collectives impliquant des chercheurs universitaires et des acteurs de terrain.

En 2004, un ouvrage collectif majeur est publié sous la direction de Dominique Dessertine, Robert Durand, Jacques Eloy, Mathias Gardet, Yannick Marec et Françoise Tétard : « Les centres sociaux 1880-1980. Une résolution locale de la question sociale ? » (Presses universitaires du Septentrion, Lille). Ce travail, fruit d'un colloque, croise les regards de chercheurs (historiens, sociologues, politistes) et de témoins-acteurs pour explorer un siècle d'histoire des centres sociaux.

En 2023, un article de référence publié dans la revue « Participations » (Cairn) sous le titre « Où se situent les centres sociaux ? Une histoire entre action sociale et éducation populaire » étudie trois périodes clés : les premières résidences sociales au tournant du 20e siècle, l'inscription dans une politique nationale d'animation socioculturelle dans les années 1960-1970, et le passage à la logique de projet depuis les années 1980. Cet article montre que les différents dispositifs socioculturels, nés en France à la fin des années 1950, sont particulièrement actifs pendant les deux décennies 1960 et 1970, et que les centres sociaux sont à la fois objets et acteurs de cette nouvelle utopie, recomposant l'action sociale et l'Education Populaire préétablies.

D'autres chercheurs ont contribué à éclairer des aspects spécifiques de cette histoire. Laurent Besse, Bruno Duriez, Jacques Ion, Francis Lebon, Thibault Tellier, Patrick Kamoun, Dominique Loiseau, et bien d'autres, ont produit des travaux qui enrichissent la connaissance de ce mouvement. Francis Lebon, en particulier, a étudié les profils des animateurs socioculturels et des directeurs dans l'animation et l'intervention sociale. Frédéric Chateigner a consacré sa thèse de doctorat à l'Université de Strasbourg (2012) aux « deux ou trois vies » de la formule « éducation populaire ».

La revue « Repères », publiée par Mémoires Vives, constitue un espace de diffusion important pour les travaux historiques sur les centres sociaux. Le numéro de 2009, intitulé « D'où vient demain ? Les centres sociaux cherchent leur histoire », et celui de 2012, « Vieillesse et mémoire : comment les personnes âgées peuvent-elles participer à construire l'histoire ? », témoignent de la vitalité de cette démarche.

Les archives départementales et les fonds de centres sociaux

Le travail d'archivage est un enjeu crucial pour la préservation de la mémoire des centres sociaux. Les fonds de centres sociaux sont encore peu nombreux à avoir été collectés par les services d'archives publics en France, ce qui rend d'autant plus précieux les initiatives locales.

Dans le Rhône, le dépôt des archives de plusieurs centres sociaux aux Archives départementales constitue un cas exemplaire. Le fonds du centre social de Saint-Just, par exemple, déposé en 2005 dans le cadre d'une démarche menée conjointement par le groupe lyonnais de Mémoires Vives et la Fédération des centres sociaux du Rhône, comprend des procès-verbaux d'assemblées générales et de conseils d'administration (1972-1984), des budgets, des fiches individuelles de salaires (1974-1981), de la correspondance (1957-1981), et des cahiers d'activités (1963-1982). Ces documents offrent une fenêtre unique sur la vie quotidienne d'un centre social en milieu urbain durant les décennies 1970-1980.

Les archives de la Fédération départementale elle-même (sous-série 194 J) sont une source inestimable pour comprendre les orientations, les débats et les conflits qui ont traversé le réseau rhodanien. S'y ajoutent les fonds du Centre social de La Ferrandière à Villeurbanne (1959-2007), du Centre social de Lyon-Mermoz (1968-2007), du centre social et culturel de Craponne, et d'autres structures.

Dans les Bouches-du-Rhône, les recherches menées dans le cadre du GREHSS ont mobilisé les archives du conseil d'administration de la CAF 13, permettant de documenter les débats internes sur le soutien aux centres sociaux dans l'après-guerre. Ces archives révèlent les hésitations, les oppositions et les avancées qui ont ponctué l'émergence du réseau marseillais.

Une histoire en réseau : les collaborations entre Mémoires Vives, la FCSF et les fédérations

La production de l'histoire des centres sociaux est elle-même une œuvre collective, à l'image du mouvement qu'elle documente. Mémoires Vives travaille en lien permanent avec la FCSF, les fédérations départementales et régionales, les centres sociaux individuels, et les partenaires institutionnels (Archives départementales, CEDIAS-Musée Social, BnF, PAJEP — Pôle de conservation des archives des associations de jeunesse et d'éducation populaire).

Certaines fédérations ont mené des travaux historiques remarquables sur leur propre territoire. La Fédération des centres sociaux de Bretagne, par exemple, a documenté son histoire depuis sa création, retraçant les étapes de son développement (assemblée constitutive, premiers congrès régionaux, projets fédéraux successifs). La Fédération des Hauts-de-Seine a également contribué à la diffusion des publications de Mémoires Vives.

L'enjeu pour les années à venir est de poursuivre et d'amplifier ce travail de mémoire, alors même que les « grands témoins » des décennies fondatrices disparaissent progressivement. La collecte de témoignages oraux, la numérisation des archives papier, la production de documentaires vidéo et la création de supports pédagogiques sont autant de chantiers ouverts. Comme le rappelle le slogan de Mémoires Vives : « Coopérons pour construire l'histoire des centres sociaux. »

Pour reprendre les mots de Marie-Jeannette Rat-Patron, qui résument admirablement l'esprit de cette entreprise historique collective : « Cette histoire des origines nous fait un peu mieux connaître 'd'où vient demain'. » Et ceux de Robert Durand : « Les centres sociaux ont su s'adapter à chaque époque, en répondant aux problèmes spécifiques de leur temps. Aujourd'hui, ils doivent relever de nouveaux défis, mais leur force réside dans leur capacité à innover, tout en restant fidèles à leurs valeurs fondatrices : la participation, l'ouverture, et la solidarité. » L'histoire qu'ils ont documentée n'est pas une histoire figée : c'est une histoire en mouvement, qui se prolonge dans chaque centre social de France, chaque jour, à travers l'engagement de ceux qui y vivent et qui y travaillent.

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